Le Rayon UX

La radiographie du Web en temps presque réel / thème en chantier (je m'appelle Teuse)

Ce n'est pas parce que personne ne l'a jamais fait que c'est une bonne idée

À force de croiser des entrepreneurs du web, j’ai fini par arbitrairement classer les startups dans trois grandes catégories : les me too, celles qui innovent intelligemment, et celles qui poussent la course à l’innovation au delà des limites autorisées de la bêtises. Les premières se content de copier un modèle qui fonctionne, en y ajoutant parfois une vraie valeur ajoutée qui fait la différence et entraîne l’adoption du produit. Les secondes évaluent ou savent créer un besoin nouveau, et y apportent une réponse ; toujours innovante sans être trop disruptive, pas toujours parfaitement adéquate, et souvent inopportune dans la manière. Mais elles ont l’agilité et la vision nécessaire pour corriger rapidement leurs erreurs. Quand aux troisièmes… eh bien là, c’est une autre paire de manches.

J’ai reçu il y a 15 jours une invitation très polie et parfaitement ciblée à venir essayer un service innovant au moins sur le papier l’email. À l’arrivée, une catastrophe fonctionnelle, une horreur ergonomique et une hérésie sémantique. Rien que ça.

Comme l’idée était plutôt bonne, et l’entreprise installée à Paris, je suis allé prendre un verre avec mon interlocuteur, histoire de lui faire mes retours en live.

Quand je tombe sur une erreur magistrale, j’essaie de comprendre ce qui a pu amener la personne à la commettre. En effet, si l’enfer est pavé de bonnes intentions, connaître les motivations réelles du fautif permettent souvent de remettre les choses en perspective et, éventuellement, de lui expliquer pourquoi il s’est trompé, pas uniquement où et comment réparer. Ce soir là, la réponse que j’ai entendue le plus souvent a été mais parce que personne d’autre ne le fait. Et de m’expliquer que je ne comprends rien à l’innovation.

Autrement dit, innover, c’est faire quelque chose que personne n’a fait avant, quelque chose auquel personne n’a jamais pensé. Je ne le crois pas. Pour moi, innover, c’est créer quelque chose à partir d’outils, de notions et d’usages existants, dont l’agrégation crée l’innovation. Créer une nette rupture, c’est s’assurer que personne ou presque ne suivra. On ne crée pas d’usages ex nihilo, on s’appuie sur les usages existants pour aller de l’avant et créer de la nouveauté. Sinon, et c’est particulièrement le cas en entreprise, on se heurte à l’inertie de l’existant.

Ce travers, innover pour innover, est présent aussi bien dans les petites startups que dans les très grosses entreprises.

Les premières font une course contre leurs concurrents, petits et gros, pour rester toujours leader, toujours un pas en avant, sans se soucier de savoir si oui ou non les usages sur leur produit peuvent prendre ou non. L’innovation est alors une fuite en avant, plutôt que de consolider les acquis face aux quelques me too qui s’installent forcément autour de vous, mais en faisant moins bien. L’échec de Pownce, le me too de Twitter, qui devait offrir tout ce que Twitter n’avait pas en est un exemple. Twitter n’offre rien de révolutionnaire : un chat asynchrone en 140 caractères n’est ni disruptif, ni même innovant. L’innovation vient de ce que ses utilisateurs en font : usages nouveaux vus lors des élections iraniennes, ou écosystème d’applications qui viennent se greffer sur leur API.

Les secondes courent à l’innovation pour une question d’image : celle de grandes entreprises agiles, allant de l’avant, sans que cela ne débouche – bien souvent – sur quoi que ce soit de concret.

Je discutais tout à l’heure de cette notion de course à l’innovation pour l’innovation – une sorte de Crozier pris à contrepied – avec Damien Douani, et il me rappelait deux grandes phases de l’histoire d’Apple.
Quand il s’agit d’innovation, Apple a connu quatre grandes phases. La première, à l’origine, surfait sur les débuts de l’informatique personnelle, ajoutant de nouvelles interfaces – graphique ou de manipulation – crées par les les laboratoires Xerox quelques années plus tôt. La seconde, après le départ de Steve Jobs, a été quasi inexistante, Apple se contentant de suivre les usages du marché au lieu de les devances. La troisième fut celle de la disruption, avec des échecs tels le Newton, beaucoup trop en avance sur leur temps. La quatrième, enfin, est celle de l’iPod et de l’iPhone, dans lesquelles Apple se positionne à seulement quelques encablures du marché. L’iPhone première génération était clairement un scandale : pas de copier / coller, de la 2g uniquement, pas de MMS… mais l’interface tactile était là pour créer le WOW effect, les versions suivantes comblant le gap d’un outil qui aurait été trop révolutionnaire – et certainement trop cher – s’il était sorti chargé à bloc la première fois.

L’innovation doit se faire dans ce sens : en avance du marché, mais dans la lignée des usages existants. Elle doit s’appuyer sur une compréhension des usages et des pratiques réelle, afin d’anticiper les besoins en avance de phase, au lieu de les créer à partir de rien. Et pour cela, elle doit s’appuyer sur les usages et les outils existants. Ajoutez des fonctionnalités innovantes à votre produit pour leur nature innovante, et elles ressortiront aussi incongrues qu’un furoncle d’acné sur le front d’un top modèle.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

  • Par LaurentLC 12/10/2009 at 22h53

    “classer les startups dans quatre grandes catégories”… où est la quatrième..? :)


  • Par bcolin 12/10/2009 at 23h02

    On pourrait dire aussi : Ne pas confondre innovation et expérimentation (Tu ne voudrais pas mettre le lien de l’hérésie ergonomique, pour l’expérience ? )


  • Par Frédéric de Villamil 12/10/2009 at 23h07

    Laurent : en fait j’ai écrit ce billet le temps d’un aller / retour en train, et entre les deux, j’ai zappé quel était le quatrième. C’est corrigé.

    @bcolin : également oui, penses-tu à quelque chose en particulier ?


  • Par Clément 12/10/2009 at 23h09

    Au-delà des entrepreneurs, ça me fait penser à des clients qui veulent absolument faire si, ça ou ça, et qui ne comprennent pas forcément quand on leur explique calmement qu’il y a une raison pour laquelle ça n’a pas été fait…


  • Par Valéry 12/10/2009 at 23h12

    En lisant le titre de l’article je pensais que c’était pour nous parler de ijustmadelove.com qui me semble bien coller à la description…


  • Par Valéry 12/10/2009 at 23h16

    @Clément : je m’étais fait la même réflexion en effet, toutefois ce genre d’attitude me semble venir de dirigeants n’étant pas utilisateurs du web (ceux qui n’ont pas de PC sur leur bureau). Mais j’en rencontre de moins en moins. Les intitulés des rubriques notamment ont longtemps été un champs de fantaisies créatives maladroites. Désormais, la tendance est plutôt inverse : on me demande de reproduire des choses déjà vues sur d’autres sites. Ensuite, il faut expliquer que si on n’a pas le même budget que Google ou Youtube, on ne va pas forcément pouvoir avoir toutes leurs fonctionnalités…


  • Par Francois Druel 13/10/2009 at 03h15

    Pas facile définir l’innovation !

    En ce qui me concerne, j’aime beaucoup la définition de Jacques Perrin : “une innovation, c’est une bonne idée qui trouve son marché”. Cette définition a trois avantages :

    • Elle met en avant la notion de “bonne idée” : pas seulement technique mais également usage. de plus, cette notion permet d’insister sur le caractère innovant (au sens PI du terme), c’est à dire pas forcément disruptif mais suffisamment nouveau pour défricher une terre vierge. C’est plein de bons sens, presque rassurant. De plus, cela permet de parler d’innovation même si le produit en question n’est pas “parfait” techniquement (pas forcément la peine d’inventer la super-techno de la mort…)

    • Elle rappelle qu’une innovation doit se confronter au marché et à l’usage ! C’est l’adoption qui fait le succès et qui permet de parler d’innovation. Les laboratoires (et les placards de l’INPI) sont pleins de bonnes idées qui n’ont jamais trouvé leur marché : ce ne sont pas des innovations. Ce sont des élucubrations de professeurs Nimbus… ou de parfaits candidats pour le concours Lépine ;) De plus, cela permet de ne pas limiter l’innovation au champ technique : une innovation peut être d’usage, sociétale, organisationnelle etc.

    • Enfin, cette définition permet de relativiser la notion de nouveauté : de très nombreuses innovations (au sens que j’ai donné supra) ne sont pas nouvelles au sens propre : elles sont seulement “la bonne idée au bon moment”.

    Le Mac n’était pas le 1er ordinateur à interface graphique mais le plus pratique ; le système Nespresso n’était pas spécialement innovant mais seulement très bien conçu (avec une vraie innovation dans la valeur client)… le “Turbotrain” était un délire d’ingénieur à la française (un produit “parfait” mais totalement utopique) etc.

    Francois


  • Par Nico 13/10/2009 at 08h42

    L’innovation n’est-elle pas l’exploitation (dont la commercialisation) d’une invention ? A partir de ce point de vue, il a effectivement innover :p


  • Par Martin 13/10/2009 at 13h33

    Récemment un client qui est fier de ne rien connaître à Internet donnais des conseils pour la réalisation de son site web.

    Selon lui, si il est capable de se servir de son site alors qu’il n’y connais rien, tout le monde pourra en faire de même.

    Et il n’y connait tellement rien qu’Il innove énormément ! A tel point que son site est inutilisable… Car trop loin des habitudes des internautes, qui ont autre chose à faire que de chercher comment ca fonctionne !


Commentaire Ce n'est pas parce que personne ne l'a jamais fait que c'est une bonne idée