Des applications web simples nécessitent avant tout des processus simples
Ça fait un moment maintenant que je voulais écrire sur l’excellent schémas d’Éric Burke, qui met face à face les produits Apple et Google et les applications d’entreprise. Bien que cruel et un peu caricatural, ce dernier révèle pourtant une situation bien souvent vraie, et révélatrice de deux grands travers de la conception logicielle : la trop grande complexité des processus avec, comme corollaire, le trop plein de fonctionnalités.

Quand j’explique à un non initié ce que je fais chez blueKiwi Software, la première question qu’ils me posent est quasi systématiquement “quelle est la différence entre un site et une application web”. La réponse pourrait donner lieu à un billet à elle seule, celle que je donne est beaucoup plus courte, et pas toujours plus explicite : un site web a pour objectif de délivrer du contenu, une application web de mettre en place les processus qui vont amener à la délivrance de ce contenu, sans généralement tenir compte de la nature de ce dernier.
Le même béotien, après m’avoir confondu avec le service clients d’un vendeur de PC et m’avoir demandé de réparer son ordinateur qui n’imprime plus à cause d’Henry qui a mis un virus d’Internet dedans – désolé choupette mais je suis sous Mac, Windows je ne connais pas – me demande généralement pourquoi l’informatique c’est si compliqué. Par informatique, il parle généralement de l’utilisation quotidienne de son système d’exploitation, de son traitement de textes, de son navigateur internet et de son logiciel de retouches photos qui lui permet de les mettre sur Internet.
Bien que ma description soit quelque peu caricaturale, et encore pas tant que cela, la question ne manque pas d’intérêt. Qu’est-ce qui différencie un outil Google ou un produit Apple des logiciels que j’utilise quotidiennement dans mon travail, ou, pire encore, des applications métier développées en interne ? Généralement deux choses : le nombre de fonctionnalités offertes et les processus pour les mettre en oeuvre.
KISS : Keep It Stupid Simple
Tout le monde n’est pas Google et leur modèle simple jusqu’à l’austérité ne peut évidemment pas s’appliquer à tout le monde. Il se base sur un principe bien connu mais jamais assez appliqué : le chemin le plus court entre deux points est la ligne droite… à condition évidemment que les deux points soient l’un en face de l’autre :
<li>Je saisis ma recherche.</li>
<li>Je clique.</li>
<li>J'ai mes réponses, et uniquement mes réponses.</li>
Ce dernier point est certainement le plus important : avant la recherche, Google n’affiche que son formulaire, après la recherche, il ne rajoute que ses résultats. Rien ne vient déranger l’utilisateur de ce pour quoi il vient – chercher – comme le font la très grande majorité des concurrents qui relèvent souvent plus du portail d’information que du moteur de recherche.
À contrario, les applications métier dans les entreprises sont là pour concrétiser de processus mis en place – souvent – en dépit du bon sens, en tout cas presque jamais en corrélation avec la nature des outils qui vont devoir les mettre en application. On se retrouve alors avec des workflow d’une extrême complexité faisant intervenir de manière impérative un très grand nombre d’intervenants, dont l’absence de validation bloque l’ensemble du processus. Il est d’ailleurs amusant de voir que souvent, en fin de conception, le client se rendant compte de l’aberration logicielle qu’il est en train de créer finisse par demander la mise en place d’une porte de sortie afin de pallier l’absence d’un maillon de la chaîne : le débrayage pur et simple des structures de contrôle qui font le workflow qu’il a tant de peine à mettre en place.
Les raisons d’une telle complexité sont multiples, mais l’expérience m’en a principalement fait rencontrer trois :
<li>Politiques : aucun des maillons de la chaîne ne doit être laissé de coté de peur de froisser les ego. Symptomatique des grandes entreprises françaises traditionnelles, et plus particulièrement des entreprises publiques dans lesquelles pour discuter avec quelqu'un se trouvant hiérarchiquement à mon niveau, mais dans un service différent, je suis obligé de remonter jusqu'à notre premier n+x commun avant de refaire toute la descente.</li>
<li>La peur : les processus les plus compliqués sont souvent dus à une volonté de contrôle extrême des actions des collaborateurs sur l'ensemble de la chaîne.</li>
<li>La perte du réel : combien de processus géniaux sont-ils créés par des consultants externes à des années lumières des dures réalités de l'opérationnel? Probablement la majorité, et ces designers se tiennent toujours le plus loin possible du vieux proverbe "eat your own dog food". Ils n'ont quasiment aucune chance d'utiliser un jour leur merveilleuse création.</li>
<li>Après, il reste la possibilité que le processus ait été défini aux dés lors d'une partie de <em>l'ivre dont vous êtes le Éros</em>, mais cela n'arrive évidemment jamais.</li>
Less is more
Je vais vous faire un aveux, je suis strictement incapable d’utiliser un logiciel de la suite Office de Word de manière satisfaisante, au point d’avoir du demander à mon beau-frère d’aider mon épouse à réaliser son Powerpoint de fin d’études. La raison en est simple : il y a trop de fonctionnalités partout, on peut faire trop de trucs, et je suis incapable de m’y retrouver. Je me souviens en particulier de journées de galère passées à essayer de comprendre comment encadrer un titre sous Word 2 en n’encadrant que le texte et pas tous les caractères à la fois.
Les application (web ou non) sont généralement créées afin de remplir le plus grand nombre de fonctions possibles, bien au delà de la résolution du processus pour lequel elles sont initialement prévues. Sans vouloir rentrer dans une généralité, la raison en est simple : on ne peut jamais savoir à l’avance de quoi auront besoin les utilisateurs, aussi rajoute-t-on tout ce à quoi on peut penser, au détriment de l’utilisabilité. J’ai rencontré ce problème au moment de la mise en place d’un éditeur riche pour Typo : je le voulais le plus complet possible tout en bridant au maximum la créativité de l’utilisateur afin de l’empêcher de bloguer en rose sur fond vert. Mission accomplie après un certain nombre de tâtonnements.
Dans ses produits, Apple prend l’exact contre pied de ses clients. Plutôt que de se demander de quoi ses utilisateurs vont avoir besoin dans un hypothétique futur, les designers de Cupertino décident de cela pour eux et limitent donc volontairement les fonctionnalités à l’essentiel. C’est très frustrant pour un power user, et je me heurte constamment à des fonctionnalités avancées inexistantes ou, dans le meilleur des cas, non documentées. Cela a pourtant du bon : je dois réapprendre à penser, différemment, et à brider ma créativité. Une fois passé le premier moment de frustration, je me suis rendu compte que cette simplification me rendait bien plus productif.
Une application utile est une application utilisable et utilisée
Ce n’est pas un secret, une application trop complexe, que ce soit du point de vue des processus à mettre en application ou des fonctionnalités connaîtra toujours un taux d’adoption plus faible qu’une application plus simple et moins riche. Pour déterminer au premier coup d’oeil le niveau de complexité d’une application web, jetez un coup d’oeil au formulaire d’inscription, il est souvent symptomatique de ce que vous allez trouver derrière, au point que je renonce à tester un service web sur deux à cause d’un tel formulaire trop rebutant.

5 commentaires sur Des applications web simples nécessitent avant tout des processus simples »
Trackbacks sur Des applications web simples nécessitent avant tout des processus simples
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L'ergonomie web, l'utilisabilité et la qualité des logiciels sont trois grandes passions mises au services de ma profession.
Stéphane about 6 hours plus tard :
Je te rejoins tout à fait sur cet article. En revanche, j’ai toujours des réticences à citer Google pour parler de simplicité. Certes la page de recherche de leur moteur est un modèle du genre. Il me semble d’ailleurs que leur succès a surtout été de résister à l’envie d’y ajouter des informations supplémentaires (il n’y a qu’à voir comment à évoluer la page d’accueil de Yahoo! qui a pris le chemin inverse et est devenue plus complexe au fil des ans). Mais si on considère la page de recherche avancée de Google : http://www.google.fr/advanced_search?hl=en On est pas loin du troisième dessin, non ?
Bien sûr, tu pourrais me rétorquer que cette page n’apparaît qu’à la demande de l’utilisateur qui souhaite raffiner sa recherche. Mais de la même manière, on ne peut pas comparer un formulaire de recherche avec un formulaire d’édition de profile utilisateur ;).
Par contre, je me pose la même question que toi à propos de la définition d’une application web. Je pense que cela voudrait vraiment le coup de rédiger un billet sur ce thème !
Franck about 7 hours plus tard :
Il serait intéressant de décrire le processus qui mène à cette simplification, en réduisant les fonctionalités (ou en en “éloignant” certaines) ou en rationalisant le fonctionnel lors de la définition du besoin. Je m’y collerais bien mais pfiouuu…
Tu cites “La perte du réel”. C’est particulièrement vrai. Je travaille essentiellement sur des applications industrielles et même là où la production est tangible, où le moindre arrêt d’une machine entraîne des pertes immédiates et où les bureaux sont à 3 mètres des chaines de fabrication, il est toujours étonnant de constater ce que les “administratifs” découvrent sur les “productifs” lors des séances de brainstorming. Alors pour des prods dématérialisées, je n’ose même pas imaginer.
giz404 about 8 hours plus tard :
Les systèmes de gestion de l’information utilisés par les entreprises sont souvent les meilleurs exemples de ce syndrome. A la base, une volonté louable d’utiliser un outil unique. Puis, des développements spécifiques de l’outil, qui va à la fois gérer des clients, leurs projets, la facturation, l’assignation des tâches, le temps passé par l’équipe sur chacune des tâches, la gestion des jours de congés, des arrêts maladie, de la paie. Bref, des interfaces par paquet, plus difformes les unes que les autres, avec par dessus une bonne logique de profils utilisateurs (avec 8-9 types de profils différents), qui ne retrouveront pas les mêmes menus, ni les mêmes fonctions, ou peut-être que oui, mais alors l’interface sera différente…
Neewok about 9 hours plus tard :
Bon, j’ai pas grand chose à dire, en fait, si ce n’est que c’est marrant de tomber sur une photo de Conflans au milieu de tout ça (j’habite sur les quais, pas très loin d’où elle a été prise)…
@stéphane : je ne suis pas vraiment d’accord avec ce que tu dis à propos de la page de recherche avancée de Google: elle n’est disponible que pour les “power user” qui recherchent une information dans un contexte très précis et doit être utilisée dans très peu de cas; et somme toute, elle me paraît plutôt utilisable : l’utilisateur est guidé par des titres et labels plutôt explicites et bien agencés. La version française actuelle est bien plus désorganisée.
Un billet intéressant du blog Google officiel paru la semaine dernière : http://googleblog.blogspot.com/2008/04/what-makes-design-googley.html
Google a une approche très minimaliste en terme de conception d’interface, ils ne sont pas autant dans la séduction de l’utilisateur que Yahoo (“delight the eye without distracting the mind”) mais se contentent seulement de mettre en avant les fonctionnalités offertes par leurs applications, et je trouve que c’est ce qui fait leur force.
Marcopolo about 13 hours plus tard :
J’adhère à 100%.
Si on en juge par sa dernière suite Office 2007, je crois que Microsoft n’a pas encore bien saisi le truc. Même moi qui pratique ces outils depuis des années en entreprise, je ne retrouve plus rien dans la version 2007 ! Au point de m’en dégouter totalement… alors que je me classe (à priori) dans les “power user”. Mais trop c’est trop. Overdose de fonctions. Mais c’est ce qu’adorent les directions des achats dans les entreprises, alors…
Coté processus en entreprise, c’est vrai qu’on frise le délire. Et le renforcement du contrôle interne (à commencer par le délire Sarbanes-Oxley…) n’arrange rien. L’automatisation du workflow, séduisant sur le papier, finit souvent à la poubelle, en passant par les cases re-engineering du processus et conduite du changement bien sûr… Un rêve pour les consultants.
A ce jour mes outils clés sont Backpack et Netvibes… des outils clairs et simples.
Alors, 100% oui, vive le Keep it stupid simple…