Frederic de Villamil


,


Partagez sur Twitter Partagez sur Facebook Partagez sur Google Plus Partagez sur Linkedin Plus

La fin d'une époque – L'âge d'or du blogging technologique est révolu

La fin d’année est le moment rêvé pour se projeter dans l’avenir, et annoncer à grands renforts de sensationnalisme la mort, la naissance ou la mutation d’une tendance, de préférence celles qui déchainent les passions et provoquent de houleux débats dans le sérail entre les pour, les contre et les ni oui ni non ni blanc ni noir. Et c’est compréhensible : pourquoi se fatiguer à annoncer la mort de quelque chose dont personne n’a strictement rien à faire ?

Je ne fais généralement pas attention aux Cassandre de carnaval – quoiqu’abusant parfois du procédé, il faut bien faire grimper ma courbe de trafic une fois de temps en temps – mais Jeremiah Owyang n’est pas le premier venu, et si je ne suis pas toujours d’accord avec son angle d’attaque ou ses conclusions, force m’est d’avouer que ses analyses sont toujours pertinentes. C’est donc avec intérêt que j’ai lu End of an Era: The Golden Age of Tech Blogging is Over.

Jeremiah Owyang – The Golden Age of Tech Blogging Is Over

Le postulat de Jeremiah est le suivant : l’Âge d’Or du blogging technologique tel que nous le connaissons est terminé, hypothèse corroborée par quatre grandes tendances :

  1. L’acquisition des blogs technologiques par de grands groupes est un frein à l’innovation.
  2. Les principaux blogs technologiques connaissent un turnover de folie.
  3. L’audience des ces blogs connait de nouveaux besoins : plus vite, plus court et surtout social.
  4. La consolidation des business models est le signe que ce secteur arrive à maturité.

Une définition de l’Âge d’Or sujette à caution

Jeremiah définit l’Âge d’Or comme :

… la période d’émergence, d’innovation et de nouveauté qui accompagne la naissance d’un nouveau médium. De nouvelles technologies, des contenus révolutionnaires et différents business émergent alors que les innovateurs explorent de nouveaux territoirs.

Jeremiah fait pour cela référence à l’Âge d’Or du cinéma, que je vois plus entre le moment où le cinéma a réussi à s’imposer comme un art capable de faire rêver et accessible au plus grand nombre, et celui où il est devenu une industrie productrice de divertissements où la quantité prime sur la qualité. En cela, il est proche de la définition de l’Âge d’Or grec, caractérisé par l’innocence, l’abondance et le bonheur.

L’âge d’or est celui qui suit immédiatement la création de l’homme alors que Saturne (ou Cronos pour Grecs) règne dans le ciel : c’est un temps d’innocence, de justice, d’abondance et de bonheur ; la Terre jouit d’un printemps perpétuel, les champs produisent sans culture, les hommes vivent presque éternellement et meurent sans souffrance, s’endormant pour toujours. (source)

L’Âge d’Or est donc synonyme de passé. À l’instar des 30 glorieuses, on ignore quand on le traverse, mais on réalise qu’il est terminé. Si je devais me baser sur l’acception de Jeremiah pour situer l’Âge d’or du blogging d’une part, et l’Âge d’or du blogging technologique d’autre part, ce serait respectivement de 1999 à 2007 et de 2002 à 2005. Pour la première, j’hésite entre la première grande vague de consolidation des fournisseurs de blogs – et notamment le rachat de U-Blog par 6 Apart – et la fermeture du blog de Kathy Sierra. Pour la seconde, c’est clairement le rachat d’Engadget par AOL.

Si je m’en tiens à la définition classique de l’Âge d’Or, celui du blogging est donc terminé depuis cinq ans, on quitterait donc aujourd’hui l’âge des consolidations pour valider celui de l’industrialisation.

L’acquisition des blogs technologiques par de grands groupes média est un frein à l’innovation

J’ignore si c’est un frein à l’innovation, mais c’est en tout cas un sérieux frein à la liberté de ton.

L’acquisition des principaux blogs technologiques ne date pas d’hier, même si on a pu voir une accélération de la consolidation des groupes média dans la high tech. La série a même commencé dès 2005 avec l’acquisition d’Engadget par AOL, qui a depuis racheté Techcrunch puis le Huffington Post. Citons également le rachat de Read Write Web par Say Media, et si ce sont les plus visibles, ce ne sont pas les seuls.

La perte de la liberté de ton de ces blogs ne date pas d’hier, et pour cause : quand vous vous maquez avec des annonceurs, il devient de plus en plus difficile de dire ce que l’on pense, au risque de vexer ses bailleurs de fonds. Le fait que Michael Arrington ait été accusé de favoriser via Techcrunch les startups dans lesquelles il investit par ailleurs rappelle un principe élémentaire du droit (et de la confiance) : nul ne peut être juge et partie. Si je rejoins le point de vue de Jeremiah, la tendance n’est pas nouvelle, mais les derniers scandales qui ont éclaboussé la blogosphère technologique mettent le problème en lumière. À ce titre, la fermeture de Read Write Web France – renommé francophonie – n’est probablement pas étrangère au fait que le site était devenu le porte parole de tout un ensemble de courants bien peu compatibles avec la ligne éditoriale du site US d’une part, et avec les exigences de ton des grands groupes média d’autre part.

Les principaux blogs technologiques connaissent un turnover de folie

Là encore, pas tout à fait d’accord avec Jeremiah. Ils ne connaissent pas un turnover de folie, mais les quelques départs sont largement médiatisés, commentés et donnent lieu à toute une prospective. Et pour cause, rien ne plait plus à la blogosphère technologique que de parler de la blogosphère technologique. Les départs de Marshall Kirkpatrick (RWW), Frédéric Lardinois (RWW), Michael Arrington (Techcrunch) ou Ben Parr (Mashable) ne peuvent être considérés comme un turnover de folie, même si les raisons de leur départ sont sensiblement les mêmes au moins pour Arrington et Parr. Il faut également considérer depuis combien de temps ces blogueurs écrivaient pour les blogs sus nommés.

Ce que l’on peut en revanche souligner est la propension d’AOL à faire partir ses blogueurs vedette.

L’audience des ces blogs connait de nouveaux besoins : plus vite, plus court et surtout social

Ça n’a rien de nouveau. L’abandon en masse du blogging il y a déjà 3 ans au profit de Facebook qui offre un médium de publication beaucoup plus concis et rapide n était un signe au point qu’on ait entendu durant des mois que le blogging était mort.

Le fait est que nombreux sont les blogs ayant réussi à se construire à grands coups de dépêches étoffées, d’articles relativement courts, et de pseudo analyses prémachées, permettant de se faire une idée d’un service, d’une tendance ou d’une nouveauté technologique en quelques instants sans jamais rentrer ni dans les détails ni dans la profondeur. Le fait que les vidéos sur les blogs technologiques fassent systématiquement moins de deux minutes est un signe que notre temps d’attention est très faible.

Je rejoins en revanche Jeremiah sur la fragmentation de l’attention, même s’il ne s’agit pas que de cela.

Durant plusieurs années, le principal médium de transmission de l’information a été purement vertical, à travers des sites Web à plus ou moins forte audience, avec pour corollaire les grandes heures de la syndication et du lecteur de flux RSS. Nous avons construit notre veille technologique sur ces outils, charge à nous, chacun dans son coin, de trier les articles intéressants au sein d’une même publication.

Puis sont apparues des plate-formes sur lesquelles nous avons pu publier et échanger, avec une conséquence : le blog n’était plus le point central de la propagation de l’information, d’où une diminution du maillage de la blogosphère. Facebook, Twitter, Quora, Linkedin, Google+ sont devenus les nouvelles plaques tournantes de la diffusion d’une information, avec trois conséquences :

  • Le tri des articles n’était plus fait manuellement dans des centaines de publications agrégées dans un lecteur de flux RSS mais par nos relations sur ces plates-formes (ce que des branleurs marqueteux ont choisi d’appeler la curation).
  • La publication a commencé à s’effacer devant le contenu unitaire.
  • Les blogueurs ont du migrer afin de diversifier leurs points de présence : des blogs amis, l’interaction s’est déportée sur les plates-formes d’échange.

La consolidation des business models est le signe que ce secteur arrive à maturité

Difficile de ne pas être d’accord devant une évidence pareille. Le fait est que le business model des principaux blogs – et pas seulement technologiques – s’est consolidé depuis un moment en suivant les traces des média traditionnels à mesure que ceux-ci s’établissaient sur le Web.

Si l’on doit parler de maturation dans le secteur, elle est clairement dans la transformation des blogs en groupes de média – puis souvent leur rachat, mais également par l’augmentation du rythme de publication conjuguée à la diminution constante ces dernières années du nombre de blogueurs capables de vivre de leur site. Ces deux phénomènes sont les signes de la captation du plus gros de l’audience par quelques uns associée à un recentrage des crédits publicitaires.

L’arrivée à maturité du secteur n’est pas seulement liée aux business model d’ailleurs, mais également par l’audience. En devenant de facto des concurrents des grands groupes média, ces blogs technologiques ont d’eux-même changé de catégorie. Le rachat n’en était que plus logique.

Ces blogs technologiques ne sont plus des blogs depuis longtemps

Si les grandes tendances dégagées par Jeremiah existent, elles n’ont rien de neuf et pire encore, l’âge d’or du blogging technologique est terminé depuis un moment puisqu’aucun des blogs cité n’a plus rien du blog depuis bien longtemps, en dehors peut-être de l’affichage dans l’ordre chronologique inverse, de la présence d’un flux RSS et de commentaires.

Ces blogs, puisqu’il faut encore les appeler ainsi, ont depuis longtemps perdu leur liberté de ton, j’en parlais plus haut, et leur auteur emblématique au profit d’équipes de rédaction. Les opinions, analyses et autres découvertes des uns disparaissent devant le collectif, et l’individu s’est désormais caché derrière un titre éditorial. C’est vrai depuis longtemps pour Techcrunch, mais également en France pour Presse Citron. De ce côté-ci de l’Atlantique, rares sont les blogueurs technologiques ayant réussi à la fois à devenir des média à part entière, vivre d’un seul site, et conserver une identité propre.

Une analyse US only

C’est peut-être le dernier point qui me gêne dans l’analyse de Jeremiah : elle est centrée uniquement sur les blogs technologiques américains, et ils sont certes les plus importants en nombre, revenus et audience, mais ce ne sont pas les seuls. Certes, la présence de la Silicon Valley aux États-Unis, la barrière de la langue et des barrières plus culturelles font des États-Unis le principal vivier de blogs technologiques, mais ils existent ailleurs et ne connaissent pas tous cette tendance à la médiatisation, même si l’arrivée d’Anne Sinclair à la tête du Huffington Post France – avec de sérieux débats sur le modèle de non rémunération des blogueurs – montre que le modèle est en train de s’exporter de ce côté-ci de l’Atlantique, avec tout de même quelques réserves.

On voit d’ailleurs un décalage de maturité entre les deux côtés de l’Atlantique que ce phénomène pourrait combler, mais de là à parler de fin de l’Âge d’Or… il est terminé depuis bien longtemps.