Frederic de Villamil


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Le fichier est mort, vive le fichier ?

J’ai lu et relu avec intérêt The Death Of Files, le post de Dustin Curtis sur la mort du fichier en tant que concept de base de l’informatique, et de ses conséquences sur l’expérience utilisateur des terminaux numériques.

Le postulat de Dustin est celui-ci : l’iPhone OS a supprimé le concept de “fichier” tel que nous le connaissons depuis le début de l’informatique, en faisant de l’application l’unique source d’interaction entre le système et l’utilisateur. Le système d’exploitation stocke les contenus dans des bases de données en fonction de leur nature – image, son, document bureautique – et les applications y accèdent selon leur fonction : l’album photo accède à la base de données des photos, l’iPod accède à la base de données des fichiers musicaux, etc… De là, une approche “task centric”, dans laquelle le fichier est une couche d’abstraction totalement inconnue de l’utilisateur, mais participe d’une fonctionnalité avec une expérience beaucoup plus proche de la réalité.

The death of files

L’article de Dustin m’a emballé à la première lecture, parce qu’il soulignait un changement inéluctable dans la pratique de l’informatique. À la seconde, je me suis dit qu’il avait une manière limite messianique d’annoncer l’évidence. À la troisième lecture, son billet m’a semblé être un voeu pieu, celui d’une personne travaillant probablement une bonne partie de son temps avec un iPad, un MacBook Pro, un iPhone, et avec ses semblables, donc un peu à côté de la réalité de l’entreprise.

Et pourtant, Dieu sait que j’aimerais qu’il en soit autrement.

Même si la première implémentation grand public est due à l’iPod, le principe est loin d’être nouveau. On entend parler de systèmes de fichiers indexant les méta données depuis six ou sept ans, et les premiers tests ont été catastrophiques du point de vue des performances. Il faut dire que pendant longtemps les systèmes de fichiers furent extrêmement limités. L’approche UNIX traditionnelle du tout fichier à propos desquels des flags donnaient des renseignements (nature, appartenance, permission) est parfaitement adaptée à du stockage, beaucoup moins à des interactions applicatives. Quant à l’approche choisie par Microsoft dans laquelle une extension de trois lettres définit la nature du fichier (EXEcutable, par exemple), elle ne laisse pas la place à des informations riches. FAT16, FAT32 et NTFS ont depuis longtemps montré leurs limites de ce point de vue.

Le principe mis en exergue par Curtis est moins la conséquence de la pauvreté des systèmes de fichiers traditionnels que des particularités des terminaux sur lesquels il a été appliqué. Les terminaux portables, baladeurs, tablettes, téléphones portables ne disposent pas en utilisation standard de périphériques de saisie externes, souris, trackball ou clavier. Il a fallu en simplifier l’utilisation, et ce à plusieurs niveaux :

Limiter le niveau de profondeur auquel l’utilisateur peut accéder, ce qui passait par l’abandon de l’arborescence traditionnelle des systèmes de fichiers. Limiter le nombre d’éléments affichés à l’écran. La souris a beau être un dispositif de pointage anti ergonomique et contre intuitif à bien des points de vue, elle est bien plus adapter à la manipulation d’icônes microscopiques que vos petits doigts boudinés.

Avec plusieurs conséquences :

La première, héritée de quelques années de culture des téléphones portables et des PDA fut l’abandon du double click, au profit d’une seule pression sur l’écran, beaucoup plus naturelle, dans une effrayante résurrection d’Active Desktop, une atrocité du Service Pack de Windows 95.

La suppression du flou dans l’attribution des fichiers aux applications. Plus jamais vous n’aurez à dire à votre terminal à quel programme attribuer tel type de fichier. Un bonheur.

Il est au passage amusant de constater que c’est Apple, dont le Macintosh a popularisé l’usage de la souris, qui a décidé de la tuer avec le passage au tactile, Lion étant lui-même un système d’exploitation pensé pour les terminaux.

Tout cela ne manque pas d’avantages, et va dans le sens d’une meilleure expérience utilisateur. Stocker les fichiers au sein de bases de données métiers accessibles par des API permet de récupérer et traiter leurs méta données de au niveau système : tags ID3 sur les fichiers musicaux, champs EXIF sur les photos… De là, une indexation propice aux outils de recherche utilisant ces meta données – Spotlight ou Alfred par exemple – et un partage entre les applications via ces mêmes API. Dans le système traditionnel, iPhoto et Lightroom ont chacun leur base de données, et ce que j’index dans l’un doit être indexé dans l’autre le jour où je décide de l’utiliser.

Le système présente également quelques problèmes non négligeables, le premier étant la fermeture de l’accès aux données, un des principaux reproches faits à l’iPhone et l’iPad. Si l’accès aux fichiers en tant que données métiers est rendu possible aux applications tierces par des API documentées, l’import ou l’export de ces fichiers passe par des fonctions non documentées, donc uniquement par les connecteurs autorisés, iTunes dans le cas de l’iPhone. Le constructeur du terminal détermine alors qui peut transférer les fichiers bruts, et sur quel appareil en autorisant ou non la synchronisation.

Dustin affirme que le système des fichiers en tant que contenant tel que nous le connaissons est en train de mourir, j’aimerais être d’accord avec lui, malheureusement son affirmation fait fi de la manière que nous avons de nous transmettre les informations.

Peut-être que dans un monde idéal tout le monde n’utilise plus que des applications Web d’un bout à l’autre du cycle de vie des contenus, applications Web discutant avec celles de sa tablette via des API documentées, rendant caduque tout accès aux fichiers en tant que container.

Dans la vraie vie, nous continuons majoritairement d’utiliser des logiciels installés sur notre machine de bureau ou notre portable pour travailler, et envoyons le résultat à nos collègues sous forme de fichiers : documents Word ou PDF, photos de famille et j’en oublie.

Si elle représente peut-être le futur, l’approche de Curtis n’en est pas moins limitée à une catégorie d’utilisateurs “haut de gamme”, qui ont su modifier leurs usages quitte à accepter d’abandonner une composante importante : l’abandon de la possession de leurs informations sous une forme tangible, le fichier étant ce qui s’y apparente le plus à l’ère du tout numérique.