Le jour où Facebook, Twitter et le marketing Web ont tué les communautés

Stack Exchange

Quand j’étais jeune, j’ai fait l’expérience de la vie en communauté, la vraie, plus proche de celle des premiers chrétiens que de ce qu’ont vécu vos parents après le summer of love de 1967 quand ils sont partis élever des moutons dans le Larzac. Ce n’était pas facile tous les jours, les relations humaines y sont de loin la plus grande difficulté, nous n’avions pas un centime, mais c’est une expérience que je n’oublierai ni ne regretterai jamais.

Ces deux formes de vie en communauté ont en commun la mise en commun des biens et des talents au service de tous. Tout ce que font les individus, tout ce qu’ils apportent profite à la communauté, c’est à dire à chacun. Cette mise en commun des biens et des talents est même la base de la vie en communauté, et la seule fois où j’ai vu se réaliser l’adage de Marx “de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins”. On était pourtant bien loin du communisme : pas de lutte des classes, pas de dictature du prolétariat, et beaucoup plus près de la nation selon Ernest Renan, un groupe d’individus rassemblés autour d’un idéal commun. Ça c’est pour le quart d’heure de sociologie politique.

Quand le Web dit social a explosé, les marques se sont rendues compte de trois choses :

  • Les individus à travers leurs profils pouvaient facilement recommander des produits ou des marques à l’ensemble de leur entourage. On a commencé à parler d’influenceurs.
  • Corollaire numéro 1 : ces mêmes marques pouvaient rassembler leurs clients autour de profils Facebook, Twitter, j’en passe et des pires. Les marques ont commencé à utiliser ces canaux pour émettre de l’information. On a alors parlé de fans, et au sens plus large, de communautés.
  • Corollaire numéro 2 : quand les gens ne sont pas contents d’une marque, ils le disent, et l’information peut se répandre à très grande vitesse auprès de beaucoup de monde. Domino’s Pizza en a fait les frais, et ils ne sont pas les seuls. Il a fallu trouver quelqu’un pour discuter avec les mécontents – et au sens plus large pour animer la communauté de la marque – et on a inventé le community manager.

Il n’y a rien qui vous choque là ? C’est probablement parce que vous n’avez jamais vécu en communauté.

Le marketing n’a pas son pareil pour inventer de nouveaux mots, de nouveaux concepts, ou, plus souvent encore, pour détourner des concepts vieux comme le monde afin de faire prendre aux consommateurs des vessies pour des lanternes. Parfois c’est bien, car sans dénomination les choses n’ont pas de sens, mais dans le cas des communautés de marques, c’est assez flippant : non solum le terme est entré dans le langage courant sed etiam on en a profité pour créer un nouveau métier, le community management.

Sauf qu’il n’y a rien de communautaire là dedans.

Qu’est-ce que les fans de la page Facebook de Starbucks ou de Coca Cola s’apportent les uns aux autres ? Et accessoirement, qu’est-ce que la marque leur apporte, en dehors de quelques kilos de sucre en trop ? Réponse, rien. Toute la communication entre la marque et sa communauté se fait verticalement, or le propre de la communauté est de fonctionner de manière horizontale. Mon amie Pamela me disait hier soir qu’un des gros échec de Facebook était de ne pas permettre aux fans d’une page de voir les contenus en rapport publiés par les autres fans de cette page s’ils ne font pas partie de leur réseau. C’est tout à fait vrai, parce que la communication est purement verticale.

Quand Kriisiis – que j’apprécie beaucoup pour être parti avec lui à l’Eurovision l’an dernier – annonce que son blog regroupe Une communauté de 45380 passionnés, c’est faux, on ne peut pas parler de communauté, même si ses fans interagissent dans les commentaires. Pareil pour la très grande majorité des gros blogs, des grosses pages Facebook et des plus gros comptes Twitter d’ailleurs.

Dès lors, pourquoi les marques s’évertuent-elles à nous faire croire que nous faisons partie d’une communauté ?

  • Parce que c’est un terme nettement plus agréable que fichier client, et que ça permet de justifier l’envoi de publicité plus ou moins désirée à travers des canaux auxquels on s’abonne.
  • Parce qu’elle donne le sentiment d’appartenance, et qu’il est beaucoup plus facile de faire se bouger des gens quand ils se sentent faire partie d’un grand tout. Accessoirement, on évite de se poignarder en famille, normalement.
  • Parce que le gestionnaire de communauté est un mot hype pour définir à la fois l’animateur de supermarché, le service après-vente et la relation clientèle – même si je dois avouer que son rôle est devenu indispensable pour limiter l’importance de certaines crises.

De ce point de vue, les réseaux sociaux d’entreprise ont bien compris le truc, et ne cherchent pas à créer artificiellement des communautés. Les communautés de pratiques que l’on peut y trouver prennent véritablement ce sens puisque les retours d’expérience qu’on y trouve rentrent tout à fait dans l’approche communautaire.

Côté média sociaux, ce qui s’en rapproche le plus est la plate-forme de question / réponses Stack Exchange, dans laquelle le savoir et les compétences de chacun sont investis au profit de tous. Le forum mis en place par Korben à côté de son blog permet également de lui donner un aspect communautaire.

Mais la prochaine fois qu’une page Facebook ou un email publicitaire vous parlera de communauté, prenez deux minutes, et demandez-vous ce que vous apportez à ses membres, et ce qu’ils vous apportent.

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    Par lereferenceur 28/02/2012 at 23h41

    C’était un point auquel je n’avais jamais pensé, ne suivant pas les marques. Mais je suis tout à fait d’accord avec ta vision des choses. C’est à la marque qui aura la plus grosse… base de donnée de fans.

    Nous ne sommes que des pions pour la marque.


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    Par Noviseo 29/02/2012 at 08h29

    Oui c’est certain, c’est un abus de langage que de parler de communauté, mais comme tu le dis on ne peut clairement pas parler publiquement de gros fichier client super qualifiés. Mais il faut aussi penser que la gestion de la communauté e se fait pas que sur les réseaux sociaux, elle s’entretient aussi ailleurs. Pour reprendre le sempiternel exemple d’Apple, finalement le plus gros du travail n’est pas fait sur les réseaux sociaux.

    Pour la gestion d’une vrai communauté, il y a toujours la possibilité pour une marque de gérer un forum, comme le fait Zippo par exemple.


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    Par Simon Tripnaux 29/02/2012 at 08h51

    Ah oui : “gestionnaire de fichiers clients” ça le fait nettement moins, c’est clair ! ;)


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    Par Bertrand Duperrin 29/02/2012 at 09h50

    100% d’accord avec toi sur ce point. J’avais commis un truc en ce sens il y a quelques temps (http://www.duperrin.com/2010/12/20/non-je-ne-suis-pas-membre-de-votre-communaute/) .

    Je vois un autre point négatif aux démarches qui se dessinent actuellement : appliquer une approche communautaire là ou les individus recherchent réactivité et service. Au final ils seront déçus, les marques diont “les communautés c’est nul” et une fois de plus on aura jeté le bébé avec l’eau du bain. Dommage pour les professionnels qui essaient de vraiment bien faire les choses en la matière et essaient de convaincre leurs clients de ne pas prendre les vessies ou des lanternes (ou un aggrégat d’invidualismes pour une communauté).


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    Par Sven 29/02/2012 at 10h01

    C’est un très bon article mais, sur le fond, c’eut été un bien meilleur s’il n’y avait eu de confusion sur le sens de « communauté ». Une communauté n’est pas seulement un ensemble de personnes qui vivent en collectivité ou qui forment une association d’ordre politique ou économique, c’est avant tout un groupe de personnes qui ont en commun des biens matériels, des idées… La prémisse étant fausse je vous laisse la conclusion.


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    Par Daniel Roch 29/02/2012 at 10h12

    Entièrement d’accord avec ce qui est dit ici.

    On utilise à mauvais escient un terme pour parler des gens qui ont adhérer à un groupe (sur Facebook, Twitter ou Google +). Là où on utilise “Communauté” ou “Passionné”, je dirais plutôt “Personnes intéressées”. D’ailleurs ces “communautés” pullulent de faux comptes ou de comptes de concurrents qui suivent ce que vous faites.

    On est donc bien loin des interactions entre membres…


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    Par Maxime 29/02/2012 at 10h15

    Je suis d’accord avec toi sur le fait que Facebook ou twitter ne sont pas des lieux de communauté, mais on ne peut pas dire que les communautés sont mortes.1, parce qu’elles existent et existeront toujours IRL, et 2, les communautés sont toujours extrement presentent online avec les forums (cf doctissimo, forum auto, foot, jeux video ou autres). LEs reseaux sociaux c’est plutot la carte de membre à ces communautés, mais ça ne constitue pas le lieux de rencontre de la communauté.


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    Par simon 29/02/2012 at 13h42

    Bonjour,

    Que le terme communauté soit galvaudé certes, mais les communautés sur le web sont encore nombreuses et multiples, elles sont justes moins visibles.

    Sur ce point d’ailleurs, il me semble contre-productif de distinguer online & offline, car on est à peu prêt toujours dans l’entre-deux de ces univers.

    il est aussi possible de mettre en perspective le développement de la sphère commerciale sur le web en rapport avec le développement de l’informatique depuis 50 ans.

    Si le monde marchand prend plus de place, et introduit toujours plus de futilité, de superficialité, d’avidité, il permet aussi cette incroyable croissance du web, qui profite aussi aux communautés (les “vrais”).

    Le sens actuel (je veux dire dans le langage courant) de communauté à évoluer, c’est un constat, voici pourquoi je propose de parler de collectifs web 2.0

    Pour une réflexion plus développée sur le sujet je vous invite à lire les chapitres 1, 2 et 10 de ma thèse de doctorat : une sociologie de la composition des collectifs web 2.0

    http://slebayon.blogspot.com/p/these.html

    Cdlt


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    Par Kriisiis 01/03/2012 at 12h33

    Touchay ;-)

    Non plus sérieusement, je suis absolument d’accord avec toi. C’est très limite de marquer ça sur mon blog ; je n’ai seulement pas trouvé de terme plus “délicat” pour parler des personnes qui me suivent sur mes différentes présences.

    La “communauté Kriisiis.fr” est constituée d’une partie de ces personnes-là, ainsi que d’un certain nombre d’internautes qui réagissent régulièrement dans les commentaires mais qui ne me suivent nulle part ailleurs :) En échangeant, ils créent une réelle valeur ajoutée.

    Christophe


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    Par damiendouani 01/03/2012 at 20h25

    Certes certes… Je vais apporter une voix discordance au concert de louanges des commentaires mais Fred - qui me connait très bien - sait qu’il n’y aura rien de personnel j’aime la controverse :-)

    J’ai dû écrire quelque chose de part ailleurs sur un de mes blogs mais je ne ferai pas de backlink dans ce commentaire ;-) je vais développer mon propos “à l’ancienne”.

    En effet, je pense surtout que le terme de communauté sur le web est un terme aussi abusif que “friends” l’est. De fait, partant de là, on ne peut pas comparer deux choses qui, en fait, ne sont pas les mêmes choses.

    Quand j’ai commencé chez Orange Labs il y a 13 ans, les sociologues avec qui je travaillais parlaient de “communauté d’INTERETS”. Et pas de “communautés de valeurs”.

    Une communauté, au sens strict donné par Fred, est celui d’une congrégation qui partage des valeurs d’entraide et de partage. Et en ce sens, sur le Web, ça a existé (les forums par ex) et ça existera toujours, y compris sur Facebook ! Mais il faut y ajouter cette notion, plus large, “d’intérêts” qui peut revêtir une définition plus large que celle donnée initialement.

    Facebook et consorts n’ont pas tué les communauté. C’est faire passer l’outil avant la réalité des relations, et l’attrait des marques. Nous aimons à nous réunir autour de “totems” et discuter. C’est se donner des sujets de discussions. C’est pour moi le sens de communauté sur le web. D’où l’appétence des marques. Et aussi parce que le commun des mortels n’a pas la notion de “spiritualité” donnée par Fred.

    Ensuite, si l’on réduit le champ, on retrouve ces communautés proches de valeurs, celles des pionniers du web, et de quelques autres. Par ex, sur Facebook, je partage beaucoup de choses avec d’autres dans des groupes privés. On s’échangent des infos, on débat, on me donne des coups de mains. Idem sur twitter !!! Le nombre d’infos que j’ai eu “pour rien” via Twitter en DM, et qui feront que je ferai pareil pour mon prochain que je ne connais pas. Sauf à partager un espace virtuel.

    Le web, c’est la vie. Ce n’est pas une communauté “de base”. Il y a des clivages, des zones de non droit, des lieux d’échanges, de don…

    Et dans le lot, tu as de “vraies communautés”. Faut juste apprendre à les trouver. Elles ont deux caractéristiques : on y donne avant de recevoir, et on se retrouve toujours un jour IRL.

    Le web et consorts n’ont rien détruit, ils ont juste révélé une réalité.


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    Par Ookpik 12/07/2012 at 09h20

    Une petite citation pour méditer : « La technologie ne crée pas de lien social, mais la technologie peut donner des conditions qui font qu’en se la réappropriant, on crée du lien social. » (Joël de Rosnay)


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