Frederic de Villamil


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Lettre ouverte aux startups sans business model

Dead end

Chère startup sans business model,

Depuis 15 ans, entre nous deux, ça marchait plutôt bien. Tu m’offrais gratuitement tes services, je te laissais jouer avec mes données ou m’inonder de publicité. Ça revenait un peu au même, entre nous soit dit, mais le deal m’allait finalement assez bien. Il y avait parfois de mauvaises surprise – perte de qualité, publicité un peu trop envahissante – mais les clones qui bourgeonnaient plus vite que les boutons d’acné à l’âge ingrat m’autorisaient à changer de crèmerie aussi souvent qu’Eddie Barclay changeait de femme, et surtout, aucun des services indispensables à mon activité en ligne n’a mis la clé sous la porte alors que j’en avais encore l’usage.

Ce matin, pourtant, quelque chose est cassé. Tout comme le monde a connu un avant et un après 11 septembre 2001, le Web aura connu un avant et un après 1er juillet 2013. Comme disent les américains, c’est the end of Internet as we know it, jusqu’à la prochaine fois.

Ce matin, Google Reader est mort, et avec lui ma confiance dans un système basé sur l’idée que la gratuité dans le but d’atteindre une masse critique d’utilisateurs histoire de se faire racheter puisse être un business model. Je n’ai plus confiance en toi, chère startup sans modèle de revenus, et je vais t’expliquer pourquoi.

Google Reader n’était pas un des multiples échecs de Google, un énième Buzz ou Wave destiné dès sa naissance à finir dans la dead pool parce que trop disruptif pour trouver son public. Google Reader était un des services phares de Google, utilisé par des millions, peut-être des dizaines de millions d’utilisateurs, mais il lui manquait un modèle de revenus. Alors comprends que tu je me sente un peu pris pour un con, parce que pendant des années j’ai donné des informations sur moi, pour finir plaquer comme une vieille chaussette.

Je sais bien que c’est Google, et c’est particulièrement symbolique, mais ça aurait pu être n’importe qui d’autre, et c’est bien là le problème.

Il y a quelques mois, à l’occasion de B2B Rocks, Thibaud Elziere rappelait que les particuliers n’étaient pas prêts à payer pour des services en ligne autre que le sexe et l’entertainment. C’est probablement vrai pour l’écrasante majorité de la population mondiale.

Mais, vois-tu – on va se tutoyer depuis le temps que l’on fricote ensemble – cela ne s’applique pas à moi. Je fais partie de cette frange hybride de la population chez laquelle la limite entre usage personnel et professionnel d’Internet a depuis longtemps cessé d’exister. J’utilise le même gestionnaire de tâches pour mon travail et ma liste de courses, le même éditeur de textes pour coder mes scripts et écrire mes romans, le même service pour gérer mon code et mes écrits, le même lecteur de flux pour faire ma veille technologique et lire des Web comics… La liste est tellement longue qu’elle ne saurait être exhaustive.

En un mot comme en cent, tu as peut-être le meilleur produit de la terre, mais je ne t’inclurai plus dans mes habitudes si tu n’es pas capable de me prouver que tu ne vas pas me péter à la figure du jour au lendemain.

Tu me trouves certainement dur, mais comprends moi : j’ai de l’argent (un peu), et je suis prêt à t’en donner (un peu) si tu me garantis en échange une certaine tranquillité d’esprit. J’ai un compté privé Github, un compte Wunderlist Pro, un compte Flickr Pro et la liste est encore longue mais dis toi que je dépense un peu plus de 30 euros par mois afin de m’assurer que je change mes habitudes parce que je l’ai décidé et non parce qu’on me l’impose.

Je sais parfaitement combien il est difficile d’appliquer un modèle de revenus classique à un service réellement innovant. Je sais très bien que la majorité des services que nous utilisons ne sont finalement que des features bien sympas mais pour lesquelles personnes ne paiera jamais. Des projets comme ça, j’en ai pondu tellement que j’en ai perdu le compte.

Je vais donc te proposer un truc, chère startup innovante sans business model. Nous allons modifier les termes de notre relation, histoire de l’assainir un peu. La prochaine fois que tu me sortiras un truc de la mort qui tue, il y a des chances pour que je m’inscrive, pour que je joue un peu avec toi, comme avec une friend with benefits, mais pour qu’on songe à s’installer ensemble, il faudra que tu me prouves que tu es capable de gagner ta vie.

J’espère que tu ne m’en voudras pas. Je t’embrasse. Fred