Si les architectes devaient travailler comme les web designers...

Le 10 juillet 2007 à 20h32 | Publié sous | 16 commentaires

Je suis tombé un peu par hasard ce matin sur un excellent article – un peu ancien – de Scott Manning intitulé If architects had to work like web designers. L’auteur y transpose ce que nous, chefs de projets en contact direct avec le client, subissons au quotidien à l’aune des architectes, dont le travail produit des résultats beaucoup plus “concrets”. Vous en trouverez ci-dessous la traduction augmentée de mes réflexions sur le sujet.

La traduction

Cher architecte,

Je souhaite vous confier la conception et la construction de ma nouvelle maison. Je ne sais pas encore vraiment de quoi j’ai réellement besoin, aussi vous fais-je entièrement confiance pour élaborer ce qui me conviendra le mieux. La maison devra héberger entre 2 et 45 chambres. Établissez donc les plans de telle sorte qu’on puisse facilement en ajouter ou en retrancher une. Les plans que vous me fournirez me permettront de voir de quoi j’ai vraiment besoin. Aussi, pensez à indiquer les impacts budgétaires de chacune des options de telle sorte que je puisse choisir sur ce seul critère.

Entendons-nous : la maison de mes rêves devra me coûter moins cher que mon habitation actuelle. Assurez-vous cependant d’en corriger toutes les imperfections : le plancher de la cuisine vibre quand je la traverse, et les murs sont insuffisamment insonorisés.

Tant que vous y êtes, diminuez au maximum les coûts de maintenance annuelle, quitte à utiliser dans un premier temps des matériaux plus coûteux comme l’aluminium, le vinyle ou des matériaux composites. Sachez que si vous vous décidez de ne pas utiliser d’aluminium vous devrez justifier ce choix de manière plus que convaincante.

Soyez certain d’utiliser des méthodes de conception de pointe et des matériaux d’avant-garde, je veux en effet que cette maison soit un exemple de ce qui se fait de plus innovant dans le métier. N’oubliez cependant pas que la cuisine hébergera – entre autres choses – mon réfrigérateur Gibson de 1952 sans dépareiller du reste de la maison.

La maison devra convenir à ma famille. Dans ce but, prenez contact avec chacun de mes enfants et de mes gendres. Contactez également ma belle-mère : ses visites annuelles lui donnent une opinion très juste et très précise de la manière dont cette maison doit être conçue.

Pesez attentivement tous les éléments afin de prendre la bonne décision, que je me réserve le droit de contester et modifier sans justification ni préavis.

Vous serez gentil de ne pas m’ennuyez avec les détails pour l’instant. Vous devez concevoir les plans généraux de cette maison, ce n’est donc pas encore le moment de choisir la couleur des tapis. Ceci dit, n’oubliez pas que ma femme aime le bleu.

Pas la peine de mobiliser les ressources pour la construction elle-même. Votre priorité absolue est de créer des plans détaillés. Je compte cependant voir la maison sur pieds 48 heures après les avoir validés.

Bien que vous conceviez cette maison à ma seule intention, dites vous bien que je la vendrai tôt ou tard. Elle devra donc plaire au plus grand nombre d’acheteurs potentiels possible.

Avant de terminer les plans, assurez-vous que le consensus se fasse dans le voisinage. Je vous conseille d’aller vois la maison que mes voisins ont fait construire l’an dernier, nous l’aimons beaucoup. Elle présente beaucoup d’agréments que nous souhaitons voir figurer dans notre nouvelle maison, particulièrement la piscine de 25 mètres. Je suis certain qu’une réflexion poussée permettra de l’ajouter à notre nouvelle maison sans modifications budgétaires.

Préparez un jeu de plans complet. Ce n’est pas encore la peine de faire le design définitif, nous les utiliserons uniquement pour négocier les coûts de construction avec d’autres entrepreneurs. Veuillez toutefois noter que vous nous serez redevable de tous les surcoûts liés à des changement de design postérieurs.

Vous devez être particulièrement excité de travailler sur un projet aussi intéressant ! Disposer d’une telle liberté créatrice dans l’utilisation de techniques et de matériaux d’avant-garde ne doit pas arriver tous les jours.

Revenez vers moi avec vos idées et vos plans aussi vite que possible.

PS : ma femme vient juste de me dire qu’elle est en désaccord total avec la majorité des instructions que je viens de vous transmettre. Il est de votre devoir d’architecte de résoudre ce différend. J’ai tenté de le faire par le passé, mais sans parvenir à un quelconque résultats satisfaisant. Si vous ne pouvez pas prendre cette responsabilité, je me verrai dans l’obligation de m’adresser à un autre architecte plus compétent.

PPS : peut-être n’ai-je finalement pas besoin d’une maison, mais d’un camping car. Si c’est le cas, merci de me le dire le plus rapidement possible.

Signé : le client

Le commentaire

Saisissant, n’est-ce pas ? Pour un peu on pourrait presque croire qu’il s’agit d’une situation vécue, et nombreux sont ceux d’entre vous qui se retrouveront dans ce texte.

À mon sens, le problème vient clairement d’une méconnaissance flagrante du travail nécessaire à la réalisation d’un site ou d’une application web de la commande à la livraison. Autant pour une maison, il est possible de s’imaginer la quantité de travaux nécessaires pour telle ou telle amélioration, ne serait-ce que parce que la pierre est “réelle”. À cette réalité vient s’opposer le “virtuel” du web – le travail pour y parvenir est lui, bien réel – donc une fausse idée de rapidité et de facilité, que ce soient dans la réalisation ou dans des “modifications mineures” de dernière minute.

Outre l’opposition entre le concret et le virtuel, on peut attribuer cette méconnaissance du métier à plusieurs autres facteurs :

  1. La grande majorité des équipes projet côté client sont composées exclusivement de personnes issues du marketing, ou, dans le cas d’applications web, de spécialistes métier sans aucune connaissance technique, sans pour autant qu’il soit fait appel aux équipes IT – ce qui n’est souvent pas plus mal – ni à une assistance à maîtrise d’ouvrage. Ce point fera d’ailleurs l’objet d’un billet dédié.
    Quelles que soient les raisons de cet ostracisme de la technique – incompatibilités culturelles, guerres de prérogatives en interne – ce dernier est souvent la cause de nombreux problèmes dans un projet web, charge au prestataire de démêler, puis de gérer à l’avantage du projet les querelles politiques de son client.
  2. Enfin, le web se remet à peine de la première bulle, et il doit maintenant conquérir, si ce ne sont ses lettres de noblesse, au moins une certaine crédibilité aux yeux des décideurs, face aux applications clients lourds et aux coûteux systèmes d’informations propriétaires qui semblent nettement plus “rassurants” et “crédibles” qu’un site ou une application web, lesquels gardant une réputation de logiciels futiles et jetables.

Dans tous les cas, la méconnaissance est telle qu’une relation de travail, peut-être un futur collaborateur, me confiait récemment qu’un client lui avait demandé combien de “pages” il lui avait vendu. En 2007.

horloge du chateau de vincennes

  1. AlSquire about 5 hours plus tard :

    Excellent, merci pour la traduction (tu ne précises pas si elle est de toi, mais je suppose que c’est le cas).

    Je suis assez friand d’analogies de ce genre, souvent pratique pour calmer les ardeurs des marketeux/clients/patrons/etc… Hier encore j’employais un “tu nous demandes combien de temps il faut pour peindre les murs mais on n’a pas l’immeuble” (j’aurais du rajouter un “ni les plans de l’immeuble” pour être tout à fait juste).

    Forcément, quand on est commanditaire d’un projet, il est tentant de laisser sa demande sous forme d’une intention, d’une envie : “je veux que mon site soit mon site préféré”. Passer de l’envie à des spécifications suffisamment précises et réalistes, c’est du travail, et tout de suite ça désenchante. Dans ce travail de spécification, la nature abstraite est un obstacle pour le commanditaire qui n’a aucune ou très peu d’idées des tenants et aboutissants de ses demandes (ou pire, il est un peu éclairé sur le sujet et se croit capable de déterminer ce qui est facile à faire et ce qui ne l’est pas), mais l’obstacle est aussi pour l’informaticien qui n’a pas toujours les mots, ni le temps voir l’envie pour expliquer simplement les problématiques auxquelles il est confronté, surtout que de son point de vue ces problématiques lui paraitront évidente la plupart du temps… d’où l’article. Il y aussi l’effet pervers, où l’on peut raconter n’importe quoi au client qui n’aura pas vraiment moyen de vérifier. Pas forcément évident d’instaurer une relation de confiance si le client peut douter de toute explication sensé justifier un “non désolé ça on peut pas le faire”.

    Je pourrais en parler longuement, c’est en quelque sorte ma bête noire, la chose sur laquelle je m’attarde pour éviter ce que je déteste le plus : faire, refaire et rerefaire… et avoir de la merde au final. J’ai eu la bonne et la mauvaise expérience, le client volontaire et l’autre non disons. Il faut être un peu communiquant, plutôt patient et vraiment pédagogue. C’est pas toujours évident avec un profil d’informaticien, ça demande du temps et de l’énergie… un peu moins avec l’expérience j’espère.

  2. Xethorn about 9 hours plus tard :

    Le pire, c’est que c’est malheureusement dans cette situation que l’on se retrouve … :(

  3. Olivier aka Zork[Yy] about 15 hours plus tard :

    Il est sûr qu’il faut être très pédagogue et didactique, patient, être un bon communiquant pour tenter de faire valoir notre (difficile) métier tout en ne noyant pas l’utilisateur dans des termes abscons. Je reste toujours étonné que la technique soit la plus part du temps relayée au bas étage, comme si, celle-ci était évidente et dénudée d’intérêt alors qu’un projet informatique est basé sur la technique justement, il y a un manque évident de reconnaissance de ce point de vue là en France je pense, une incompréhension de la part des MOA, voire des “chefs” ;) Dans notre organisation (projets internes), il n’y a pas l’aspect financier sur les projets, le client ne paye pas, et c’est d’autant plus difficile de négocier (“c’est possible”, “c’est difficilement possible”) avec la MOA, car les limites sont rarement définies. Tout est possible, c’est souvent une question de moyens (temps, ressources, financier)…

  4. tam kien duong about 17 hours plus tard :

    D’un autre côté, je suis pas certain que le métier d’architecte soit plus reposant et avec moins de contraintes que celui de webdesigner. Bon puis c’est pas non plus comme si les architectes ne faisaient pas face eux aussi à des contraintes de gestion/production du design.

    A voir quelle est la profession avec le plus de mort par crise cardiaque (:

    je suis pas sûr que les webdesigners aimeraient travailler comme des architectes.

  5. Pierre 1 day plus tard :

    @tam kien duong : je suis d’accord qu’être architecte ne doit pas être simple, mais dans le cas d’un architecte il peut s’appuyer sur du concret (que l’on touche facilement)), un développeur à dut mal à expliquer simplement pourquoi cette fonctionnalité là est réalisable rapidement et cette autre prend quatre jours de plus.

    @Frédéric : Je rejoint tout à fait cette vision, merci pour la traduction, j’ai bien ri.

    Moi je suis déjà tombé sur deux type de client chiant. Le premier qui te dit à moitié ce qu’il veut et qui croit en savoir plus que toi (alors dans ce cas pourquoi il ne le fait pas lui même son site web ?). Le deuxième type de client chiant est celui qui veut une application avec plein de fonctionnalité tout en serrant au maximum les prix de développement, il croit que le temps on le crée pour ses beaux yeux !?

    Voilà la vie de développeur n’est pas facile tout les jours mais quand cela se passe bien qu’elle éclate. Je trouve passionnant de travailler sur des projets qui ne le sont pas moins et de toujours rester aux aguets de ce qui se fait (veille technologique) pour proposer ce qui plait aux visiteurs.

    Pierre

  6. TNMiT 1 day plus tard :

    J’ai l’impression d’entendre mon patron me demander de refaire son SI… et de faire en sorte qu’il nous coute moins cher et qu’il permette de faire encore plus de business… C’est tellement vrai !

  7. k-ny 1 day plus tard :

    C’est vrai que ça fait peur en partant de ce point de vue !

  8. Christophe 1 day plus tard :

    Amusant comme comparaison, mais étant moi même ancien architecte devenu web designer, je peux vous dire que je préfère les “galères” du webdesigner à celles de l’architecte ;-)

  9. daweed 2 days plus tard :

    dur vie que celle “d’architecte de l’internet”.

  10. Aurélien 4 days plus tard :

    Terriblement efficace cette analogie, j’adore, bravo !

  11. Zek 6 days plus tard :

    Très drôle, mais malheureusement aussi très vrai.

    J’adore particulièrement le : Contactez également ma belle-mère : ses visites annuelles lui donnent une opinion très juste et très précise de la manière dont cette maison doit être conçue.

    Peut-être une expérience personnelle douloureuse de contentement de “belle-mère” ;)…

  12. Chris 6 days plus tard :

    Oui, hélas c’est une caricature à pleinement adpatable à tout travail de commande.

    C’est pour celà que j’essai dans toute relation avec mes clients d’être aussi pédagogique que possible, avec plus ou moins de succès mais j’ai remarqué qu’en sensibilisant mes clients à mes(leurs) problèmes, j’arrivais au final à un (vrai) dialogue. Celkà dit ça n’a pas toujours marché, la pédagogie est quelque chose qui se bonifie avec le temps et l’expérience…

    Et puis surtout, je me suis demandé en adpatant le bon vieux principe de midi à la porte et de la paille dans la poutre si dès lors qu’on déportais le problème, je n’étais pas moi-même acteur de ce genre de comportement : chez le médecin, n’avais-je pas tendance à vouloir être absolument guéri alors que pourtant chaque être est un organisme différent ?

    Dans mes achats alimentaires, vestimentaires, technologiques, quelle confiance est-ce que j’accorde au jeunes marques ? à celles qui n’ont pas pignon sur rue ou une “image” bien rodée ?

    etc.

    Donc voilà, comme charité bien ordonné commence par soi même, en espérant que ça porte ses fruits.

  13. raphael 7 days plus tard :

    A l’inverse des architectes, notre responsabilité n’est pas applicable sur 10 ans, ni même 5 ans. Or souvent les architectures que nous concevons ne sont plus vraiment valides après cette période. Serait-ce le cas depuis 2 ans ? Allons-nous construire pour du vrai durable, au niveau web j’entends ? Certains parlent d’un bouleversement des systèmes opérationnels en profondeur. D’autres du browser. D’aucuns des moteurs de recherche. Tous ces bouleversements contextuels à un site web font que nous vendons des objets qui apparaissent solides, mais qui reposent sur des sables mouvants, engloutissant de promoteuses technologies trop vite désuettes.

    Ce qui frappe dans ce texte, c’est le manque d’attention en rapport avec le “fournisseur” certes, mais surtout le ton qui fait penser à un appel d’offres rédigé par une personne qui oublie que l’appel est sensé motiver, attirer, attiser la créativité, convaincre à court-terme et à long-terme. Combien de malheureux changements de fournisseurs auraient pu être évité si les deux parties considéraient la relation comme une base essentielle au succès du projet, surtout quand les itérations de corrections ou les envois massifs d’emails de mini-ajouts (gentiment appelés bugs) devraient être reconsidérés, posés sur une balance avec des poids réels et non truqués par le rapport de l’argent. Toujours l’argent. Heureusement, il y a le talent qui permet de sublimer cette déficience relationnelle et s’épanouir sur le projet, malgré l’insatisfaction d’une relation échue, comme dans l’adolescence, le dos tourné, le regard abaissé.

    Un développement économique sain passe par un modèle de relation durable. Enfin, permettez-moi d’y croire, depuis ma petite Suisse.

  14. Caniche 19 days plus tard :

    On pourrait aussi y ajouter :

    “j’ai commencé à faire des essais de plan mais ca ne donne rien. Je ne suis pas un professionnel. Veuillez cependant vous en inspirer parce qu’il y a beaucoup de choses intéressantes…”

  15. Jimmy about 1 month plus tard :

    je viens de découvrir ce blog et il est déjà tout en haut de ma liste des blogs à suivre sur mon agrégateur ! cet article correspond totalement à ce que je vis à chaque fois que je vois un client … des fois on aimerait bien être un 007 !

    Jimmy

    PS : mes amtiés à Kwame si jamais tu le croises encore de temps en temps.

  16. Dus 3 months plus tard :

    il manque le “réaliser ce projet sera pour vous une formidable vitrine commerciale, en effet la publicité que j’en ferai vous apprtera de nbx autres contrats. Pour cette raison je ne compte pas vous payer”

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