Accessibilité et web 2.0
Maxime Digue est étudiant en Master 2 Contenus et Projets Internet à l’Université de Metz où il mène un mémoire de recherche sur les thèmes de l’accessibilité et du web 2.0. Il m’a contacté afin que je réponde à un questionnaire sur les relations entre deux thématiques à la cohabitation pas forcément évidente. Il m’a autorisé à publier mes réponses ici. Le sujet est vaste, donc billet fleuve en perspective.
1. En quelques mots, pouvez-vous définir
L’accessibilité numérique
L’accessibilité numérique est le fait de pouvoir rendre une information, un contenu ou une fonctionnalité disponible à tous les utilisateurs quel que soit leur matériel ou leur handicap : surdité, cécité… J’ai par exemple appris il y a peu de temps lors d’un documentaire sur ARTE que 68% des sourds ne savaient pas lire correctement le français. Contrairement à ce que je pensais, le sous-titrage des vidéos ou la présence d’un texte alternatif n’est donc pas une solution au problème. La solution réside en fait dans le doublage des vidéos en langue des signes, ce qui représente un budget considérable.
Le web 2.0
Un joli terme marketing pour parler de la mise à disposition des masses des outils de publication automatisés ne nécessitant aucune connaissance technique, là où il fallait tout faire à la main il y a quelques années. Rajoutons à cela l’accroissement de la puissance des machines et de la bande passante qui permet de faire transiter des média lourds (vidéo, son, flash), une redécouverte du javascript, parent pauvre du web pendant des années, et un retour à une foi dans l’innovation et le progrès après la première bulle Internet, et vous avez le web 2.0
2. Quelles implications l’avènement et la maturation des technologies communément associées au web 2.0 (Ajax/Javascript, Flash/Flex, XML, microformats, etc.) ont-ils eu sur l’ergonomie et l’accessibilité ?
XML et les microformats n’ont pas eu un grand impact sur l’ergonomie et l’accessibilité. Flash et l’AJAX déjà plus.
Ces technologies dites “riches” ne font généralement pas bon ménage avec l’accessibilité. Elles nécessitent en effet pour la plupart un niveau technologique élevé (javascript, greffon dédié) tout en étant très attractives. Elles offrent en effet des possibilités d’interactions avec les utilisateurs qui ont permis de créer de véritables applications web “sexy”.
Il y a évidemment une contrepartie : le manque d’accessibilité, qui implique des développements et donc des coûts supplémentaires particulièrement importants, pour une tranche d’utilisateurs mal ou pas quantifiée par les entreprises, quand elle n’est tout simplement pas ignorée.
3. Selon vous, l’usage fait par les concepteurs de technologies est-il au détriment de l’accessibilité ?
Cela dépend comment est faite la conception. Si c’est au mépris des règles élémentaires d’accessibilité, oui. Afin de rendre un site accessible le concepteur utilisant des technologies riches (AJAX, Flash…) aura deux solutions.
- Soit il part d’une application ou d’un site parfaitement accessible, puis y ajoute les fonctionnalités riches. C’est le progressive enhancement : on se met au pas du plus faible, puis on ajoute des couches pour les plus favorisés.
- Soit il part d’une application non accessible, et chaque fois qu’il rencontre une fonctionnalité reposant sur des technologies riches, il met en place un moyen de contournement. C’est le graceful degradation, qui se met gracieusement au pas du plus faible. Et oui, ce nom est particulièrement ironique / cynique.
Évidemment, sur un projet neuf, une seule de ces méthodes est à envisager, je vous laisse deviner laquelle.
4. Quelles sont les solutions pour rendre ces technologies accessibles ?
Malheureusement, elles sont toutes coercitives et pénalisantes : loi puis pénalités financières pour les entreprises ne respectant pas un certain niveau d’accessibilité. Il est en effet illusoire de penser que le seul militantisme va permettre une prise de conscience générale là où la loi ne le permet déjà pas vraiment.
5. Vous semble-t-il possible de rendre accessible le contenu issu des outils de publication (blog, wiki, CMS) ainsi que des outils de partage (liens, photos, vidéos) ?
En ce qui concerne les outils de blog, ils le sont déjà pour la plupart à un certain niveau. En ce qui concerne les sites de partage photo ou vidéo, ça me semble beaucoup plus difficile pour deux raisons :
- Lourdeur et coûts de la mise en oeuvre des moyens de contournement (doublage des vidéos en langue des signes par exemple).
- Le fait que les producteurs de contenus (donc vous et moi) doivent être responsables de la fourniture de contenus alternatifs. Combien d’entre vous mettent systématiquement un titre et une description à la fois précise et détaillée à leurs photos ?
6. Réseaux sociaux, classification collaborative (folkosonomie) et travail collaboratif (groupware) rendent-ils l’information plus accessible ?
Ces outils apportent un avantage certain dans la mise en relation des personnes et des informations. De là à dire qu’ils rendent l’information plus accessible, je ne crois pas.
En revanche, site de bookmarks à la delicious / blogmarks rend – théoriquement – l’information plus accessible en la regroupant en un seul endroit avec des systèmes de classification pertinents quand il est utilisé correctement : description + tags.
7. Quels sont les impacts et enjeux des normes et organismes internationaux dans le cadre de l’accessibilité et du web 2.0 ?
Lorsque je suis allé au Mobile Web Seminar du W3C, l’idée prédominante de l’ensemble des conférences était que l’on doit développer pour un seul et unique web. Le rôle des organisations internationales est avant tout de proposer des directives d’accessibilité unifiées applicables à chaque pays.
C’est au plan national que les législation doivent se faire contraignantes à mesure que s’opère une prise de conscience des nécessités d’ouvrir le web à tous.
8. Selon vous, quelle importance doivent prendre les mesures législatives pour rendre le web plus accessible?
Il y a clairement une nécessité de régulation d’une part, et de mise en oeuvre de moyens incitatifs et coercitifs d’autre part si l’on veut que les choses avancent. C’est un peu dommage de devoir en arriver là, mais il semble que ce soit le seul moyen.
En France, cela a commencé par la mise en place de directives sur les sites web publiques et d’un référentiel général d’accessibilité, mais on ne doit pas s’arrêter là. Les entreprises qui n’emploient pas un certain quota d’handicapés sont aujourd’hui pénalisées. Cela pose d’ailleurs de gros problèmes de recrutement : en effet, être “marqué” COTOREP est considéré comme étant particulièrement dégradant, et de nombreuses personnes qui devraient avoir le statut d’emploi handicapé refusent cet étiquetage, avec un effet ubuesque. Certaines grandes entreprises ont en effet largement leur quota d’employés handicapés, mais leur handicap relativement léger ne nécessite pas une qualification COTOREP bien qu’ils y aient tout de même droit. Ces emplois ne sont donc pas comptés dans le calcul des quotas, et les entreprises se voient du coup pénalisées.
La mise en place de moyens coercitifs pour le non respect des directives d’accessibilité devra donc être soigneusement réfléchie : nécessaire, elle doit entraîner une prise de conscience des entreprises et des agences web, sans entrer dans le grand n’importe quoi.
9. Considérez-vous que le web sémantique (xml, xhtml/css, microformats) puisse être la solution pour rendre le web plus accessible ?
Le web sémantique apporte des moyens de classification et de tri de l’information. Ceux-ci ne seront cependant pas exploitables tant que :
- Ils ne sont pas généralisés.
- Les outils pour les exploiter ne sont pas fortement répandus.
Aujourd’hui, le web sémantique est avant tout une formidable opportunité pour les outils de data mining. Demain, son application autour des contenus multimédia non accessibles pourra leur faire prendre du sens auprès des plus démunis.
10. Selon vous, quelle est la responsabilité de chacun de ces acteurs du web dans le manque d’accessibilité ?
- Développeurs / intégrateurs : tout à fait responsables. C’est l’intégrateur qui choisira de développer “en divs” ou “en tableaux”, qui ajoutera des champs “alt” pertinents aux images… Et c’est le développeur qui rendra son javascript non obtrusif…
- Graphistes : tout à fait responsable. Il est responsable de choix technologiques fondamentaux, notamment de l’utilisation de Flash dans ses zones de navigation, ou du choix des contrastes entre couleur de fond et couleur des polices.
- Décideurs informatiques clients : tout à fait responsables. C’est à lui de spécifier à son prestataire qu’il doit se conformer aux directives WAI.
- Décideurs informatiques prestataires : tout à fait responsables. Leur mission de conseil les oblige à sensibiliser leurs clients sur les problèmes liés à l’accessibilité numérique. Encore faut-il qu’ils y soient eux-même sensibilisés (disclosure : mon employer est membre du groupe de travail Accessiweb).
- Directions marketing et financières clientes : plutôt responsable pour les directions marketing qui poussent souvent à l’utilisation des média riches, comme le flash, sans se préoccuper vraiment des parts de marché liées aux visiteurs présentants des déficiences visuelles, auditives…
- Directions marketing et financières prestataires : tout à fait responsables. Le handicap n’a jamais été très vendeur.
- Organismes internationaux (w3c) : pas du tout responsable, au contraire. D’une part, le W3C n’a pas de pouvoir normatif, et d’autre part, ce serait faux de dire qu’il est responsable du manque d’accessibilité alors même qu’il est à l’origine du WAI.
- Etats, gouvernements, parlements : tout à fait responsables, cf plus haut.
- Fabricants d’agents utilisateurs : pas vraiment responsables.
11. Quelles raisons peuvent expliquer le fait que l’accessibilité d’un service soit négligée ?
J’en vois trois, comme ça, sans réfléchir :
- Pas de sensibilisation au sujet de l’accessibilité.
- Pas rentable en termes de budget supplémentaire / parts de marché gagnées.
- Je m’en foutisme royal.
12. Pensez-vous que le futur du web soit dans son accessibilité ?
C’est évident, et ce pour plusieurs raisons :
La multiplication des services en ligne, notamment au niveau institutionnel – paiement de l’impôt – rend l’accessibilité nécessaire, au risque de voir la fracture numérique se creuser un peu plus.
La multiplication des types de terminaux, de l’ordinateur portable au smartphone rend nécessaire l’interopérabilité des contenus publiés sur le web, et donc une amélioration progressive des services en partant de la base.
Enfin, parce qu’on peut espérer que le web permettra aux handicapés de s’ouvrir au monde extérieur, et rien que pour cela, ça vaut le coupe de faire un effort.
13. Peut-on espérer que ce qui suivra le web 2.0 sera vraiment accessible ?
Le web 2.0, c’est le web tout court. Donc oui, évidemment, mais il y a encore beaucoup de travail. Même ici.
14. Remarques, critiques, complément d’information sur des sujets non évoqués ?
Envoyer le message à 45 personnes en affichant toutes les adresses dans le champs “TO”, c’est mal. D’un autre coté, quand je vois les personnes incluses, ça fait vachement de bien à l’ego. Merci beaucoup de m’avoir sélectionné pour ce questionnaire.
Amazon va améliorer son accessibilité
La nouvelle n’a pour l’instant fait grand bruit, mais Amazon a passé mercredi dernier un accord avec la fédération nationale des aveugles américaine (NFB) pour améliorer l’accessibilité de son site web aux aveugles et mal voyants.
Dans un accord de coopération, Amazon s’est engagé à poursuivre ses efforts afin de rendre sa plate-forme web plus accessible, tandis que la NFB apportera à Amazon son expertise dans les domaines de l’accessibilité du web
Je trouve la nouvelle excellente, et on ne peut que souhaiter que cette initiative fasse tâche d’huile et permette à d’autres sites phares du web de s’engager sur la même voie. Les entreprises qui souhaitent aujourd’hui proposer du web sans parler d’accessibilité vont se heurter de plus en plus à des impératifs et législatifs et commerciaux, et feraient bien de rapidement changer leur fusil d’épaule. Actualys, la société pour laquelle je travaille est membre du groupe de travail Accessiweb, et nous travaillons régulièrement avec les pouvoirs publics sur des problématiques liées à l’accessibilité des sites des organismes officiels.

Web, handicap et je m'en-foutisme
Hier avait lieu la Journée Internationale des Personnes Handicapées. À cette occasion, Raphaël avait lancé un appel à témoins sur le sujet des handicaps et de l’accessibilité sur le web. Les billets s’accumulant dans mon agrégateur, je n’ai entendu parler de cette initiative qu’à l’heure de ma pause café matinale, soit au moins 48 heures trop tard.
Après n’avoir reçu que deux témoignages et vu la nouvelle relayée sur seulement 63 blogs, Raphaël s’interroge sur les raisons de ce relatif fiasco.
Je crois avoir plusieurs réponses à lui apporter, aucune n’éliminant malheureusement l’autre :
Variante 1 : les handicapés, tout le monde s’en fout.
Ce n’est pas totalement faux, malheureusement. En dehors d’une faible minorité active considérés comme des casses pieds – je reste poli – et des empêcheurs de tourner en rond, personne ne s’intéresse à eux. La plupart des gens “normaux” refusent de travailler avec eux : ils trouvent cela dégradant et ses sentent diminués, se contentant de donner deux fois par an : une fois pour le Téléthon, une fois pour la mucoviscidose. Payons nous une bonne conscience et basta, le reste de l’année, on les laisse ramer, quand ils le peuvent. Ayant des membres de ma famille handicapée, et d’autres travaillant à l’Association des Paralysés de France, je pourrais vous en parler un bon moment.
Variante 2 : les handicapés ne sont pas “in”.
63 blogs relaient l’information est un chiffre que Raphaël semble trouver satisfaisant. Je ne le pense pas. Où sont ceux là même qui déclenchèrent le déferlement médiatique consécutif au licenciement de Garfield ou de Petite Anglaise ? Le handicap ne doit pas être un produit marketing suffisamment attractif, difficile de créer le buzz, même à l’occasion de la Journée Internationale des Personnes Handicapées. Dommage.
Variante 3 : Les blogs ont atteint leur point d’obsolescence.
Les blogs comme contre pouvoir, c’est fini. Le média citoyen a vécu, une fois l’attrait de la nouveauté passée, le grand public s’en détourne, la fréquentation baisse, la production aussi. Plus la peine d’en parler, d’autres nouveautés bien plus excitantes pointent déjà le bout de leur nez. Une nouvelle relayée par un blog, aussi importante soit-elle aura certainement moins d’impact aujourd’hui qu’il y a un an, et je doute qu’on en parle encore souvent dans Le Monde ou Libération.
Variante 4 : La source et la cible n’étaient pas les bons.
Aussi bon soit-il, le blog d’Alsacréations ne s’adresse pas au tout venant. C’est un blog technique à destination des techniciens, et nombre de ses lecteurs sont déjà au fait des problèmes d’accessibilité, des standards du web et de tout ce qui va autour. Comme je l’évoquais au point précédent, on lit moins de blogs, mais on lit mieux, et plus près de ses centres d’intérêt.
Alsacréations n’était sans doutes pas l’endroit où lancer cet appel à témoins : il est difficile pour un blog de niche de toucher le grand public, surtout sur un sujet aussi peu porteur, quand bien même un blog grand public aurait-il repris l’initiative. Le handicap et l’accessibilité – web ou pas – sont des sujets qui nous concernent tous et devraient nous mobiliser autant que la journée mondiale contre le SIDA. Je me souviens d’une vieille campagne appelant à se protéger et à donner pour financer la recherche. Elle disait : le SIDA, il suffit d’une fois. La tétraplégie, c’est exactement pareil, mais on n’en parle pas.
[edit]
Variante 5 : même les handicapés n’en ont rien à foutre
Quand on voit la galère que connaissent les handicapés au quotidien pour trouver du boulot, se déplacer, et d’une manière générale vivre, le tout avec une étiquette d’assistés collée sur le front, je doute qu’avoir leur journée internationale leur fasse grand chose pour ce que ça leur rapporte dans leur vie de tous les jours.
L’initiative de Raphaël et Monique est parfaitement louable, mais elle nécessite beaucoup de courage de la part des témoins : le courage de dire à des milliers de personnes sur Internet “je ne suis pas une personne normale, je ne peux pas vivre comme les autres”. Quelque chose dont ils se passeraient probablement bien.
Billets précédents :

Passionné d'informatique depuis l'âge de six ans, je travaille en tant que responsable qualité chez blueKiwi Software, éditeur spécialiste des outils collaboratifs en entreprise. Ma double formation en sciences politiques et en informatique me permet de porter un regard particulier sur les problématiques abordées par mon poste.