Le travail d'équipe peut se passer du salariat

Il se passe un truc intéressant autour de moi : de plus en plus de mes connaissances quittent un emploi plutôt tranquille pour se lancer en indépendants. On ne peut pas encore parler de généralisation, mais depuis un an, une nouvelle tendance émerge chez une population dont on n’aurait pas attendu pareil changement.

On est loin du cliché du jeune diplômé qui va vendre ses talents de codeur à distance le temps d’effectuer un tour du monde, ni du trentenaire parisien, hipster jusqu’au bout des ongles qui pose chaque matin son Macbook Air sur une table du Starbucks. Ceux là ont 40 ans ou plus, une famille, et souvent 3 ou 4 enfants. Ils ont été employés depuis leur sortie de l’école, souvent dans des grands groupes, plus rarement dans les PME, et ont connu jusque là un taux de migration professionnelle proche de zéro.

Ils vivent dans la grande banlieue parisienne, quasiment à la campagne, ou dans les villes de la proche province. La magie du train à grande vitesse les met à 1 heure ou 1 heure et demi de leurs clients, tout en leur offrant une incroyable qualité de vie. Propriétaires de leur logement, ils ont aménagé une pièce ou leur cave en bureau, et ont déjà compris comment séparer travail et vie de famille..

Ils ne travaillent pas dans l’informatique, la communication ou le marketing. Ils viennent de mondes beaucoup plus conservateurs, de l’assurance, des RH ou de la cartographie, et sortent d’entreprises dans lesquelles le travail en solo est un concept inexistant.

Ils ne sont pas partis de zéro, mais ont continué à travailler pour leurs précédents employeurs, qui préféraient faire appel à eux plutôt qu’embaucher quelqu’un d’autre. Ils ont les mêmes clients, travaillent sur les mêmes projets, et montent des équipes avec les mêmes personnes qu’avant, dont certaines ont aussi sauté le pas du travail en freelance.

Quand on leur demande pourquoi ils ont sauté le pas, les réponses sont souvent les mêmes : envie d’évoluer, de rattraper le train d’un monde qui évolue de plus en plus vite sans eux, envie de gérer leur temps différemment. Ils peuvent maintenant prendre du temps avec leur famille à l’heure à laquelle ils avaient coutume de se battre dans les transports, quitte à reprendre le travail une fois les enfants couchés.

Ils ont le sentiment que l’entreprise telle qu’ils la connaissaient n’est plus capable de leur proposer une qualité de vie et de travail correcte. Ils ont également le sentiment que la relation entre employeur et employé doit changer, et que la seule manière de forcer ce changement est de changer de statut. Ils ont conscience que l’entreprise a perdu son rôle protecteur traditionnel, et que la flexibilité peut – paradoxalement ? – leur apporter plus de sécurité.

Ils offrent une capacité d’adaptation au changement à laquelle je ne m’attendais pas. Ils font de l’agile sans en connaitre le nom, mais ça leur semble une manière plus intelligente de gérer son temps. Ils ont adopté le télétravail alors qu’ils me disaient en être incapables il y a quelques années, tout en avouant qu’ils auraient bien voulu que leur entreprise s’assouplisse un peu.

Cette tendance est fascinante, parce qu’elle montre les premières brèches dans un modèle monolithique hérité de la seconde révolution industrielle. Elle est d’autant plus fascinante qu’elle vient d’une génération que l’on voit plus proche du modèle de ses parents que de la flexibilité : emploi à vie, idéal de la fonction publique, et nostalgie du plein emploi.

Elle montre également, et c’est peut-être le plus fascinant, une acceptation du changement par les entreprises traditionnelles, comme une manière de s’adapter à la crise économique dans laquelle nous sommes depuis 6 ans. Avec en ligne de mire la fin du salariat traditionnel ?