La vie en startup, un marathon sprint permanent

Comment savoir si vous (n’)avez (pas) vocation à rejoindre une startup ?

Durant la dernière édition de LeWeb, j’ai discuté avec plusieurs étudiants intéressés les uns par l’entrepreneuriat, les autres par l’idées de (ne pas) entrer dans une startup à la fin de leurs études. Évidemment, l’étudiant qui prend son billet pour LeWeb n’est pas forcément représentatif de la jeunesse française “normale”, mais la discussion était intéressante, parce qu’elle montrait un certain nombre de fausses idées à la fois sur les startups et la vie en entreprise.

1. La sécurité de l’emploi

80% des startups sont condamnées à échouer dans les deux premières années de leur existence. Si vous recherchez la sécurité de l’emploi, passez votre chemin, vous avez 4 chances sur 5 de vous retrouver au chômage dans moins de 24 mois.

Quand j’ai rejoint blueKiwi Software en janvier 2008, j’avais déjà connu 5 employeurs depuis mon arrivée à Paris en 2001, dont 3 avaient moins de deux ans. Deux d’entre eux ont fait faillite, l’un par manque de vision et l’autre pour magouilles en tout genre, deux ont connu une vraie croissance au point de devenir des références locales, et le dernier a stagné avec plus de bas que hauts. Je n’ignorais donc pas que je risquais de me retrouver au chômage assez rapidement si les choses se passaient mal pour la société.

En période de crise, rejoindre une startup est encore plus hasardeux. Les fonds se font plus rares, et les investisseurs plus frileux. Les clients sont plus difficiles à trouver, plus difficiles à convaincre d’acheter une solution innovante dont le retour sur investissement n’a pas été prouvé, et les prix tirés vers le bas.

2. Le boulot alimentaire

Travailler en startup, c’est prendre son cheval pour voir ce qu’il y a derrière la colline, et avoir envie de voir au delà de la colline suivante. Beaucoup d’informaticiens raccrochent leur casquette au moment de sortir du bureau, ne pratiquent aucune veille technologique, et ne s’intéressent pas à ce qu’il peut se passer en dehors de leur champs de compétence. J’imagine que c’est la même chose dans bien d’autres métiers, à une différence près : les technologies de l’information évoluent à une vitesse infernale, et il faut se tenir au courant pour ne pas se laisser distancer.

Travailler dans uns startup demande un investissement personnel considérable. Parce que les startups innovent, elles sont confrontées à des problématiques dont les solutions ne sont pas étudiées à l’école. Cela implique de se former continuellement, et de s’intéresser à ce qu’il se passe autour de soi, bien au delà de son strict domaine d’activités.

Quand je travaillais en agence et en SSII, j’ai rencontré pas mal de gens pour qui l’informatique n’était qu’un boulot alimentaire. D’ailleurs, leur but dans l’existence était de devenir chef de projets le plus rapidement possible pour ne plus jamais devoir faire d’informatique à leur carrière. Forcément, nous avions quelques problèmes de communication : j’avais du mal à croire qu’ils ne puissent pas être aussi passionnés que moi.

On touche d’ailleurs à une des limites de la définition traditionnelle du travail, et à l’incompatibilité supposée entre travail et passion. Travailler dans une startup amenuise encore plus la limite entre travail et espace privé, parce que l’investissement personnel nécessaire dépasse forcément le cadre des heures de bureau.

3. Les 35 heures

Je parlais dans le paragraphe précédent de l’investissement personnel nécessaire quand on rejoint dans une startup. Cet investissement passe également par un investissement en nombres d’heures de travail : une semaine ne fait pas 35 heures, ni 40, mais 178.

Une startup n’a pas plus d’argent que ce dont elle dispose en caisse, et les progrès de la technologie n’ont toujours pas permis de compresser le temps. S’il reste à la société de quoi payer ses employés durant 6 mois, cela signifie 6 mois aux 35 heures le temps de couler la boite, ou 6 mois 12 heures par jour pour tenter d’en faire quelque chose.

Entrer dans une startup, c’est s’aligner dans un marathon durant lequel il faudra sprinter jusqu’à la ligne d’arrivée du break even sous peine de mourir. Il faut en avoir conscience avant de s’engager, et ce n’est pas fait pour tout le monde, parce qu’il y a une pression permanente. Je connais des gens que cela éclate, j’en fais partie, d’autres qui ne sont clairement pas faits pour ça.

Cela n’est pas incompatible avec une vie de famille, bien au contraire. J’ai eu mon second 3 jours avant d’entrer chez blueKiwi, et j’ai pu gérer les deux de front. Il faut en revanche renoncer à d’autres choses : loisirs, sorties, petites soirées devant la télé…

Si vous entrez dans une startup et que le rythme vous pose un problème parce que ce n’est pas pour cela que vous avez signé, ne le prenez pas pour un échec, c’est juste une erreur de casting.

4. La normativité à la française

Si j’avais écouté un certain nombre de gens dans ma famille, j’aurais bossé pendant mon lycée, fait une prépa, une école d’ingénieurs ou de commerce, et serais rentré dans un grand groupe français dont j’aurais grimpé les marches jusqu’au moment où j’aurais atteint le plafond de verre induit soit par mes capacités soit par mon diplôme.

Par chance, je n’ai rien fait de tout cela.

J’ai passé un baccalauréat littéraire, spécialité Latin, fait de l’Histoire, du Droit (pour les filles en amphi), passé 2 ans à Sciences Po et 730 jours à m’emmerder à mourir pour comprendre que je ne voulais surtout pas faire partie des éthylites de la Nation, avant de finalement entrer à EPITECH, où je me suis nettement plus éclaté. Mon parcours professionnel est à l’image de mes études, et mon entourage direct reflète assez bien un trait de mon caractère : j’ai de sérieux problèmes avec la normativité. Ça ne signifie pas que je suis un rebelle ou un anticonformiste, mais simplement que j’ai toujours refusé de rentrer dans un cadre taillé pour tout le monde, et dont on aurait découpé tout ce qui dépasse.

Ma meilleure amie est du même genre, et je crois que ce n’est pas un hasard : tour à tour science pipoteuse déçue, architecte d’intérieur, écrivain qui n’écrivait pas, éditrice indépendante et créatrice de startup pour parents en panique.

La plupart des gens qui s’épanouissent en startup sont comme ça. Entrer dans une boite en sachant que leur carrière, leur activité et leur salaire seront gérés par des grilles établies arbitrairement par des gens qui ne les ont jamais rencontrés, sur des critères totalement arbitraires et impersonnels les insupportent. Ils ont besoin de construire leur monde et de déformer les cadres pour s’épanouir.

5. Le monde est bien comme il est, pourquoi vouloir le changer ?

Rejoindre une startup et vouloir garder le monde tel qu’il est, c’est comme entrer dans les ordres et ne pas croire en Dieu. On peut s’en sortir, il se peut même que ça nous plaise, mais on passe clairement à côté de quelque chose.

La vie en startup relève un peu du sacerdoce.

De l’extérieur, c’est assez fascinant, voire attirant, entouré d’une sorte de mystique relayée et développée sur le Web. La réalité est beaucoup austère, laborieuse, et souvent une succession de frustrations quand on passe des mois à faire et défaire les mêmes choses à la recherche d’une recette qui marche.

Il faut croire dans son projet, croire qu’il va changer le monde, et croire qu’on est là pour ça.

Quand on m’a proposé de rejoindre blueKiwi, j’utilisais déjà le produit depuis 5 mois, et j’en côtoyais l’équipe depuis aussi longtemps. On ne me proposait pas d’être responsable qualité chez un éditeur de logiciels, mais de révolutionner la manière dont les gens communiquaient au sein de l’entreprise. Est-ce que j’y croyais ? Oui. Est-ce que j’aurais rejoint un éditeur de logiciels développant une solution B2B en PHP ? Non.

Quand on postule dans une startup, je crois que la première chose à se demander, c’est “est-ce que je crois dans leur projet ? Est-ce que je pense qu’il va changer le monde / notre manière de travailler / le commerce / la vie de ceux à qui ils s’adresse”. Si la réponse est non, ce n’est même pas la peine de continuer.

Et mon voisin, le même qu’hier, me dira : “Bande de fonctionnaires, alors vous êtes déjà rentré, vous savez pas ce que c’est de bosser, avec vos semaines de 20 heures, vous bossez moins qu’un contrôleur, et dire que je paie pour mon gamin, il a redoublé son CE1” Vite les bulletins à remplir, 2/3 Prozac, et 8 kirs, Mais j’l’entends quand même dire d’en bas “Et j’compte même pas la sécurité d’l’emploi”. Les Fatals Picards – La sécurité de l’emploi

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