À moins d’avoir passé les dernières semaines coincés dans une grotte perdue au fin fond du Larzac, vous n’avez pas pu passer à côté du bruit causé par les derniers changements des règles de gestion de la vie privée sur Facebook, ses problèmes de sécurité et les positions plus que limites de Mark Zuckerberg sur le sujet.

Difficile également de ne pas avoir entendu parler de l’annonce du projet d’alternative ouverte et décentralisée à Facebook, nom de code Diaspora, qui a collecté pas moins de 170000$ de dons auprès de 4600 souscripteurs en quinze jours seulement.

Diaspora

Pas mal d’articles plus ou moins dithyrambiques ont été publiés sur le sujet, notamment celui du Monde qui résume assez bien le dossier. Bien que suivant le dossier d’assez près, l’annonce de Diaspora n’a pas déclenché chez moi plus que l’ombre d’un haussement de sourcils. Si vous pensez qu’en tant que contre Facebook, Diaspora est l’avenir du Web ouvert, lisez Diaspora’s curse, où Jason Fried résume plutôt bien, quoique de manière incomplète, pourquoi je pense que cela ne marchera pas.

Diaspora souffre aujourd’hui d’un énorme problème : le projet a attiré une attention considérable et des donations importantes, mais cela reste pour l’instant un simple projet.

Résultat, Diaspora s’est tiré 3 belles balles dans le pied avant même de démarrer :

1. Le projet a trop d’argent

Avec plus de 170000$, et une campagne de donations qui court jusqu’à la fin du mois, Diaspora a suffisamment d’argent pour voir venir et se reposer sur ses lauriers, sans produit ni fini ni commencé. Ne sentant pas le besoin – financier – de se presser, Diaspora a toutes les chances de devenir un vaporware.

2. Beaucoup de bruit beaucoup trop tôt

Attirer une telle couverture médiatique sans rien avoir à présenter est le moyen le plus sûr de tomber dans l’oubli dès la semaine suivant l’annonce, d’autant qu’avec Google I/O, l’actualité est plutôt chargée. Le jour où ils auront quelque chose à montrer, le soufflé sera retombé, et le monde sera passé à autre chose.

3. Les attentes des souscripteurs sont trop grandes

Beaucoup voient en Diaspora la transposition à court terme de Facebook, son écosystème et ses utilisateurs sur une plate-forme ouverte, décentralisée, cryptée et respectueuse des données de ses utilisateurs. Et la marmotte…

C’est oublier qu’il a fallu 6 ans, 145 millions de dollars de levée de fonds, des centaines d’entreprises pour créer les applications et 500 millions d’utilisateurs pour que Facebook devienne le réseau social que nous connaissons. Impossible pour les souscripteurs de ne pas être déçus par le produit final.

4. Facebook est devenu un média de masse

Je discutais hier soir du sujet avec Rodrigo Sepulveda et Charles Nouyrit autour d’une coupe de champagne dans les jardins du Louvre à l’occasion des 10 ans de Clubic (ça c’est pour le name dropping et le côté je me la raconte First Tuesday d’avant la bulle). J’ai plusieurs fois expliqué ici pourquoi je considérais que Facebook avait réussi à créer un Web fermé là où Compuserve, AOL ou Microsoft ont échoué à la fin des années 90. Voir notamment Facebook Like VS Open Dislike bienvenue au pays des bisounours, ou L’alliance de Bing et Facebook suffira-t-elle à renverser l’hégémonie de Google.

La discussion d’hier soir portait plus particulièrement sur la durée de vie moyenne des réseaux sociaux, et la migration brusque des utilisateurs de l’un à l’autre. Voir à ce sujet la désertification de Friendster, ou le déclin progressif de MySpace face à Facebook. Ces deux cas sont très intéressants car ils montrent la volatilité des utilisateurs des aux réseaux sociaux.

Facebook en diffère à un détail près : le réseau compte aujourd’hui près de 100 fois plus d’utilisateurs que Myspace et 250 fois plus que Friendster à leur apogée. D’un point de vue de l’adoption, on a largement passé le stade de l’adoption, pour rentrer dans celui de la massification. Si l’on en croit les dernières statistiques, près de 12% de la population mondiale en valeur absolue disposerait d’un compte Facebook.

5. Diaspora est un rêve de geeks

Au delà de la massification, Facebook a d’avance enterré Diaspora sur un autre point : quel que soit le mécontentement des gens qui se rendent compte des risques qu’ils courent et de ce qu’ils révèlent vraiment, un réseau social ouvert, libre et décentralisé est un truc de geeks.

Pour le plus grand nombre, Firefox n’est pas un logiciel libre (notamment pour les gens de chez Debian) : c’est un navigateur Web avec plein d’extensions sympas, et qui plante moins souvent qu’Internet Explorer 6.

Le plus grand nombre, se fout également qu’un réseau social soit décentralisé. Ce qu’il veut, c’est utiliser la même chose que les copains / la grand mère / le chien / le chat / le poisson rouge, et pour ça, il faut qu’il retrouve ses repères : nom et URL uniques, ne serait-ce que pour la transmission virale de l’information.

6. Le nom même de Diaspora est politiquement beaucoup trop connoté

Et ça risque de ne pas plaire à tout le monde. Facebook a au moins pour lui la neutralité du nom.

7. One more thing…

Je terminerai, pour ne pas l’oublier, par le côté financier de la chose avec quelques questions que vous me traiterez pour mardi en deux parties et deux sous-parties :

  • Les serveurs et la bande passante ne sont pas gratuits, comment financer les infrastructures hébergeant Diaspora (indice : Wikipédia a un modèle ultra centralisé).
  • Comment garantir la pérennité des informations stockées chez l’un ou l’autre des fournisseurs de Diaspora, à moins de tout répliquer, ce qui impliquerait d’avoir une capacité de stockage égale à celle de Facebook sur chaque noeud ?
  • Enfin, vers qui les annonceurs vont-ils se tourner (et je ne parle pas des développeurs d’application tierces) pour annoncer sur le réseau Diaspora ?

Sur ce, je vous laisse plancher sur le sujet, en espérant que vous passerez un bon week-end (le mien a déjà commencé et il s’annonce fort agréable).

Perry the Platypus wants you to subscribe now! Even if you don't visit my site on a regular basis, you can get the latest posts delivered to you for free via Email: