Il a Free, il va comprendre

Depuis quelques temps, j’essaie de soigner mon vocabulaire, mais la décision de Free d’activer un Adblock par défaut sur ses Freebox V6 est de loin l’idée la plus conne depuis l’invention du parcmètre.

Pour comprendre les raisons de la mise en place d’un outil de blocage de la publicité – comprendre d’Adsense – sur les Freebox, les boitiers triple play du français Free, il faut revenir à la guerre qui oppose depuis quelques années les fournisseurs d’accès à Internet et les fournisseurs de contenus, et notamment Youtube.

Pour la version complexe, vous pouvez lire, du pas même auteur dans la même collection où sont passés les tuyaux, et où sont repassés les tuyaux. Pour la version (très) simplifiée, merci de continuer.

Version (très) simplifiée : les fournisseurs d’accès à Internet ont développé leurs offres (très) haut débit grand public à des prix défiant toute concurrence en s’appuyant sur les contenus numériques proposés gratuitements (et souvent illégalement) par des sites de partage de fichiers ou de vidéos. Sur un plan plus légal, Youtube, Dailymotion et consort figurent en bonne place dans les publicités pour ces offres à traes haut débit. Leur généralisation a entrainé la saturation des infrastructures des fournisseurs d’accès, soulevant la question à quelques milliards d’euros : qui doit payer la facture ?

  1. Les fournisseurs d’accès à Internet ? Ils sont les seuls bénéficiaires de l’argent payé par leurs clients. Et s’ils en ont autant, c’est grace aux contenus proposés par les fournisseurs éponymes.
  2. Les fournisseurs de contenus ? Ils gagnent des milliards en publicité grâce aux infrastructures mises en place par les fournisseurs d’accès sans jamais rien leur reverser.
  3. Le gouvernement français ? Après tout, dès qu’une corporation risque la faillite, il intervient pour la sauver quitte à couler l’innovation. Trop gros, passera pas. Quoi que…
  4. Obi-Wan Kenobi ?

Un peu de sérieux je vous prie.

À force de voir Youtube engranger des milliards sans lui reverser un centime, Free avait déjà bridé le trafic à destination de Youtube : au lieu de faire passer ses abonnés par des autoroutes (les fameuses autoroutes de l’information), pour arriver plus vite à destination, elle les fait passer par de petites routes de campagne limitées à 70 et surchargées de tracteurs tirant des remorques de meules de foin.

Les discussions entre Free et Google étant au point mort, Free a donc décidé que, par défaut, Google ne profiterait plus de la manne apportée par ses grosso modo 5 384 000 clients en bloquant les publicités de sa régie Adsense par défaut, avec la possibilité de la désactiver.

Les abonnés free

Sur le coup, ça m’a fait marrer ; pas longtemps. L’incrédulité, puis la colère ont rapidement remplacé l’hilarité.

En apportant le premier forfait illimité, le premier boitier triple play, le premier serveur low cost à 15 euros, le premier forfait téléphonique à 2 euros et j’en oublie, Free (dont je suis client) a toujours donné l’image du trublion avant-gardiste.

C’est fini.

Même si je le comprends, ce nouveau mouvement de Free dans la guerre qui l’oppose à Google est d’une connerie sans nom, parce qu’elle est dangereuse à plusieurs égards.

Free met en danger les milliers d’entreprises qui basent leur modèle sur la publicité

C’est le premier argument avancé par les anti free, notamment par Numerama qui compare Free à la Chine (rien que ça).

Pour être honnête, je m’en tamponne le coquillart avec un tibia de langouste d’une force que vous n’imaginez pas pour une simple raison : c’est un faux problème.

Un certain nombre de mes copains vivent de la publicité. C’est leur choix et chaque fois qu’ils m’expliquent leur business model, je leur explique pourquoi vouloir baser des revenus pérennes sur quelque chose dont on ne contrôle ni la production ni la source d’approvisionnement est une connerie.

Le modèle de revenu publicitaire revient à dépendre d’agences qui ne rêvent que de gonfler leurs marges et d’annonceurs qui cherchent à diminuer leurs budgets. À volume égale, les revenus de l’afficheur vont donc forcément baisser.

La publicité est une pollution visuelle et éditoriale, parce que personne n’est assez bête pour cracher dans une soupe qui le nourrit.

Ces entreprises, la presse en ligne en tête doivent trouver un autre business model. Peut-être existe-t-il, peut-être reste-t-il à inventer. OWNI a essayé et s’est planté, je viens de souscrire à l’abonnement à 1,00 € de Korben (même si je ne le lis pratiquement pas et que j’ai Adblock + Ghostery), j’ignore combien ça lui rapporte chaque mois mais au moins explore-t-il d’autres solutions.

Le problème n’est d’ailleurs pas étranger à Xavier Niel le patron de Free, puisqu’il est actionnaire du journal Le Monde, dont la version en ligne ressemble plus à un catalogue de supermarché au moment des soldes qu’au quotidien que je recevais religieusement dans ma boite aux lettres il y a encore dix ans.

Free crée un dangereux précédant dans la bataille pour la neutralité du Net

Free vient, par deux fois, de toucher à un des fondements d’Internet : la neutralité du réseau.

La neutralité du Net ou la neutralité du réseau est un principe qui garantit l’égalité de traitement de tous les flux de données sur Internet. Ce principe exclut ainsi toute discrimination à l’égard de la source, de la destination ou du contenu de l’information transmise sur le réseau.

Neutralité du réseau sur Wikipédia.

La discrimination est ici mise en place à l’égard d’Adsense, la régie publicitaire de Google. Ça ne semble pas grand-chose, mais à l’heure où de nombreux gouvernements – y compris le nôtre – aimeraient pourvoir surveiller en toute légalité ce qui transite sur la toile, dans le but de bloquer le téléchargement illégal, verrouiller la liberté d’expression, faire de l’espionnage industriel, cette décision crée évidemment un dangereux précédent.

Même si cette solution est pour l’instant mise en place au niveau de chaque foyer, rien n’empêcherait Free, ou tout autre fournisseur d’accès, de la déplacer à un niveau global “parce que 95% de ses utilisateurs l’avaient activé”, puis d’ajouter de plus en plus de couches de filtrage à mesure que le temps passe, que les pressions économique ou gouvernementales se font plus fortes, etc.

Toucher à la neutralité du Net quand cela vient du gouvernement est gravissime. Qu’un fournisseur d’accès grand public le fasse est bien pire encore, car ils devancent en cela les rêves de contrôle de l’information les plus fous.

Free prend ses clients en otage

Je terminerai par le point qui me touche personnellement.

Je me suis mis un instant à la place de Free, et c’est vrai que je serais particulièrement énervé de voir Google (une entreprise même pas de chez nous) gagner de l’argent grâce aux milliards que j’investis sans m’en reverser un centime.

Puis je me suis remis dans la peau d’un internaute d’abord, d’un client de Free ensuite.

Un internaute qui n’aime pas la publicité intrusive, mais qui refuse que qui que ce soit décide pour lui de ce qu’il doit voir ou non. Un internaute suffisamment grand pour installer Adblock, Ghostery et choisir quels maux il veut subir.

Un client de Free qui aimerait pouvoir regarder les rediffusions de Britain’s Got Talent sur Youtube depuis chez lui sans devoir pré charger les vidéos avant de quitter le bureau. Un client de Free qui paye pour un service, l’accès à Internet, et qui se contrefout royalement de la guerre commerciale que se livrent son fournisseur d’accès et un fournisseur de contenus. Un client Free qui, accessoirement, voudrait pouvoir accéder à son compte Adsense depuis chez lui sans devoir bidouiller sa Freebox…

En un mot, tout cela ne me regarde pas, et je n’accepte pas d’être pris en otage par Free.

Demain matin, Google peut décider de bloquer l’accès de ses services, recherche comprise, à toute la tranche d’adresses de Free – donc à moi – simplement parce que mon fournisseur d’accès – à qui je paye un abonnement – a décidé de les faire chier.

Le problème vient certainement du fait que nous avons développé une trop grande dépendance à Google, mais sans l’accès au moteur de recherche, et à un certain nombre de ses services, nombreux sont les abonnés de Free qui se retrouveront au chômage technique, le temps de changer de fournisseur d’accès.

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