Library appeal, 1973

J’ai la chance d’être né dans une famille dans laquelle on m’a très tôt inculqué l’amour des livres. Petit, j’habitais à quelques dizaines de mètres de la bibliothèque municipale dans laquelle je passais une grande partie de mon temps libre. Adolescent souvent rongé par l’ennui, je lisais de mon réveil jusque tard dans la nuit. Plus tard encore, je dépensais chaque mois des sommes faramineuses au Monde en Tique, ou chez Scylla.

J’ai toujours aimé lire, et plus que tout, j’ai toujours aimé les livres. J’aime voir leurs tranches alignées dans ma bibliothèque, caresser leur couverture avant de les ouvrir, et plus encore, j’aime tourner inlassablement leurs pages, poser mes yeux sur les lettres, les mots qui, mis bout à bout, racontent ces histoires qui me font réfléchir ou voyager. Certains de mes livres, je les ai lus plusieurs dizaines, plusieurs centaines de fois peut être. Leurs pages tant de fois tournées ont bien souvent triplé de volume, et leur couverture me parait aussi vénérable et ridée qu’un centenaire. Parce qu’ils m’apportaient tant de rêve et de savoir, j’ai toujours vu dans les livres quelque chose de sacré au point de refuser d’écrire dessus ou de m’en séparer. Je crois avoir gardé tous mes livres acquis depuis l’enfance ; j’en possède une quantité pharaonique, dont j’ai du depuis longtemps répartir le stockage entre Paris et le domicile maternel.

Quand le livre électronique fit son apparition, beaucoup le vouèrent aux Gémonies ; je l’ai accueilli à bras ouverts, d’abord sur mon iPhone, ensuite sur un vieux Sony PRS 600, enfin sur iPad. Ma première année à Poissy et la multiplication par trois de mon temps de trajet quotidien ont correspondu à une période de dèche sans nom, doublée d’un éloignement géographique certain de ma librairie favorite. Le livre électronique m’a permis de résoudre mes problèmes de stockage – j’avais interdiction de ramener un nouvel ouvrage à la maison si je n’en vendais pas d’abord – d’éloignement et de budget. Après plus d’un an de disette littéraire, je lisais à nouveau.

Pourtant, peu à peu, mon rapport au livre à changé, et pas de manière agréable.

Pour la première fois de ma vie, j’ai commencé à “jeter” des livres. Je refuse de me séparer de mes ouvrages car j’aime les relire. J’en reprends parfois quelques pages, un chapitre ou deux, voire l’intégralité. Cela vaut pour des livres qui poussent à la réflexion, mais également pour mes romans de jeunesse que je redécouvre avec des yeux d’adulte au détour d’une étagère. La mémoire flash de mes liseuses étant moins extensible que mon appartement, j’ai commencé à supprimer des livres avant de pouvoir en ajouter d’autres. Les premières fois, j’ai eu la sensation d’abandonner un ami très cher, mais peu à peu, je m’y suis fait.

J’ai surtout commencé à télécharger et lire des trucs que je n’aurais jamais lus en temps normal. Malgré un budget lecture mensuel outrageux, j’ai toujours été sélectif. La relation avec mon libraire fait partie des raisons pour lesquelles je ne fréquente ni la Fnac ni Amazon, exception faite des livres en VO. J’aime que mon libraire me recommande des ouvrages qu’il a lus et aimés en fonction de ceux que je lui ai achetés, que j’ai lus, et également aimés ou détestés. Il lui est même arrivé de mieux savoir ce que je lui avais acheté que moi…

Avec le livre électronique, je suis tombé dans la facilité. Il faut dire, l’offre légale en français est tellement ridicule, que j’ai du chercher ma pitance sur les réseaux parallèles, quand je ne les achetais pas en anglais. Puisque je piratais, je pouvais me permettre de récupérer des livres que je ne lirais pas, ou pas entièrement. Je ne suis pas tombé au point de télécharger du Marc Levy, il ne faut pas pousser, mais tout j’ai même payé 4.95 euros pour de la bit lit, ce dont je ne suis pas fier.

Je suis devenu un vulgaire consommateur. Certes, j’ai recommencé à lire, et je lis presqu’autant qu’à l’époque de mes études. Mais je lis moins bien, et j’ai perdu cette relation quasi amoureuse que j’entretenais avec mes livres.

Cet été, je suis retourné quelques jours chez mes grands parents. J’ai retrouvé cette vieille maison de campagne perdue au milieu de nulle part dans laquelle je me suis tellement fait chier étant adolescent que j’en avais lu l’intégralité de la bibliothèque. J’y avais découvert Van Vogt, Asimov et les grands classiques de la science fiction, San Antonio et son français si truculent, et les grands auteurs de la sociologie politique française, dévorés dans ma soupente du matin à tard dans la nuit.

Cet été, j’ai retrouvé tous ces livres, j’en ai tourné les pages, et caressé la couverture ; cet été j’ai retrouvé cette odeur de papier poussiéreux que dégagent les vieux ouvrages, et je suis retombé amoureux de cet amour de jeunesse dont je ne m’étais pas vu m’éloigner, et j’ai réalisé tout ce que j’avais perdu.

Puis, je suis rentré à Paris, j’ai retrouvé Poissy, la gare Saint Lazare et j’ai recommencé à lire comme si rien ne s’était passé. Mais chaque fois que j’ouvre mon livre électronique, j’ai le sentiment honteux d’aller me soulager aux putes.

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