Le progrès en action

Je relisais récemment Rainbows End, le troisième prix Hugo de Vernor Vinge. À défaut d’un bon polar, ou d’un très bon livre de science fiction, c’est un excellent essai sur l’évolution de la famille dans un univers post singularité.

Élaborée par John von Neumann dans les années 50, et popularisée dès les années 80 par Vinge, la singularité est un postulat selon lequel la technologie finira par atteindre un point de perfectionnement où elle deviendra elle-même moteur de son progrès. Il y est bien entendu question d’intelligences artificielles. Les corollaires d’un tel état sont l’impossibilité de prédire l’avenir du progrès, puisque l’homme n’a plus prise sur lui, et des changements de société tels que les personnes ayant vécu l’ère pré singularité sont incapables d’avoir confiance dans un monde sur lequel ils n’ont plus prise.

Je discutais ce week-end de la dénaturation du terme geek et de sa réappropriation par les “nouvelles” générations, et j’en suis venu à me demander si Vinge et Von Neuman ne s’étaient pas trompés sur sa nature, et si nous ne sommes pas déjà entrés dans l’ère de la singularité.

J’observais mes enfants (3, 4 et 9 ans) face aux outils numériques, et la facilité avec laquelle ils l’utilisent. Mon plus grand utilise l’accès à Wikipédia de son Kindle pour préparer ses exposés de la même manière que nous regardions dans le Quid ou le dictionnaire, sans se dire “ah tiens, et si je regardais sur Wikipedia”. Les deux plus petits n’en sont pas encore là, mais tous les trois ne font aucune différence entre le “monde connecté” dans lequel ils disposent de l’ensemble du savoir à portée de la main et savent s’en servir, et le “monde déconnecté”

À l’autre bout de la chaîne, il y a la génération de mes grands parents, totalement étrangère à cet univers numérique, à la fois fascinant et terrifiant. Ils ont parfaitement conscience que “ce n’est plus de leur âge”. Le monde auquel ils appartiennent est trop différent de ce qu’il est aujourd’hui pour l’appréhender pleinement. Le temps est passé pour eux plus vite qu’à l’exterieur, et ils ont l’impression d’avoir fait un bond de plusieurs siècles en avant. Imaginez un moine copiste qui, à plus de soixante ans, serait passé par à l’ère du livre de poche !

Vinge aborde ce problème dans Raimbows End : la maladie d’Alzheimer a été vaincue, et les anciens malades, qui ne se souviennent pas du passage en singularité, réapprennent à vivre dans ce nouveau monde, et avec ces nouvelles technologies communiquantes. Ils vivent pour cela relativement à part, entre eux, ce qui permet d’éviter une perpétuelle collision culturelle qui entrainerait un mouvement de rejet mutuel.

Au milieu, il a la génération de nos parents (et parfois la nôtre). Elle vit avec ce nouvel univers, elle apprend à s’y mouvoir, à y survivre d’une certaine manière, et elle le subit parce qu’elle n’est pas encore trop en décalage pour ne plus s’y reconnaitre, tout en se demandant parfois auquel des deux mondes elle appartient.

La Singularité serait donc le moment où la ligne entre monde réel et univers numérique a été abolie.

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