Apple est une entreprise dotée d’une extraordinaire culture du produit, et à travers lui, de l’utilisateur. Macintosh, iPod, iPhone, iPad ont par quatre fois révolutionné des secteurs émergents en faisant d’un appareil électronique en objet sexy, et en transformant le besoin en envie.

Le premier Macintosh est sorti bien après l’IBM PC, mais ses polices de caractères lissées et sa souris héritée des expériences de Xerox ont changé notre appréhension de l’informatique domestique. Le baladeur MP3 n’est pas non-plus né avec l’iPod, mais le couple formé avec iTunes a révolutionné depuis dix ans la manière dont nous consommons de la musique. On pourrait en dire autant des smartphones et des tablettes : Apple ne les a pas inventés. Pourtant, le marché des smartphones dans le grand public serait-il aussi florissant sans l’iPhone ?

iCloud, comme un iPad, mais sur le Web

Culture du contrôle VS culture Web

Il existe pourtant un domaine dans lequel les incursions d’Apple n’ont pas laissé un grand souvenir, c’est le Web. Ses échecs successifs sont avant tout une question de culture, ou plutôt d’absence de culture : Apple a une formidable culture du device, mais Apple n’a pas la culture du Web. Et quand on y pense c’est tout à fait logique.

La culture d’Apple est avant tout une culture du contrôle, et notamment du contrôle de l’expérience utilisateur. Le couple iPod / iTunes permet à Apple de contrôler l’expérience musicale de l’achat à l’écoute. Le couple iPhone - iPad / iTunes permet de contrôler l’expérience d’achat des applications, et celui de la synchronisation des données entre l’ordinateur et le téléphone. Le lancement de l’App Store la présence par défaut d’outils bureautique – calendrier, client mail, carnet d’adresse – de grande qualité sur Macintosh visent là encore à contrôler l’expérience utilisateur. Et je ne parle même pas des contenus. Apple sait ce qui est bon pour nous, et s’assure pour que l’expérience que nous avons avec ses produits soit l’expérience rêvée par Apple. Vous êtes déjà allé à Disneyland ? C’est la même chose. C’est culturel. Flippant, et pourtant tellement confortable quand on y pense.

Le Web, c’est le contraire. C’est le chaos, l’anti contrôle par excellence – même si certains s’y efforcent. Il existe autant d’expérience utilisateur qu’il existe de terminaux, de tailles d’écrans, de systèmes d’exploitations, et de navigateurs. On peut cherche à fournir une expérience utilisateur optimale, mais on ne pourra pas la contrôler. Cette culture, c’est la culture de la liberté, la culture de la Californie, celle du Designed by Apple in California. Pourtant, c’est paradoxalement tout le contraire de la culture d’Apple.

iCloud va-t-il faire basculer le desktop sur le Web ?

Annoncé en même temps qu’iOS 5 et Lion, iCloud se veut un véritable game changer dans la manière dont nous gérons et stockons nos données, dans la limite de Time Machine. Apple n’a inventé ni rsync ni le backup, mais Time Machine a fait monter la barre de l’expérience utilisateur très haut. Et tant pis si Apple ne possède pas (ne contrôle pas, sic) ses infrastructures, pour nous clients, c’est l’expérience qui compte.

Et c’est là que le bât blesse.

Si nous acceptons de confier toutes nos données, emails, calendriers, contacts, musique, documents à un tiers, il faut en contrepartie que nous puissions y accéder de n’importe où, pas seulement des terminaux que nous avons accepté de synchroniser. Et la seule manière acceptable de le faire, c’est de passer non pas par un logiciel à installer sur un ordinateur qui représenterait une contrainte de trop, mais par le Web. Et la culture d’Apple n’est pas une culture Web, bis repetita semper placent.

Mais attardons-nous un moment sur les principales fonctionnalités d’iCloud Web, qui devaient être au centre de cet article avant que la rédaction de mon plan détaillé ne me fasse partir dans une toute autre direction.

Le dashboard

Le dashboard ne présente pas un grand intérêt en dehors du fait qu’il cherche à continuer l’expérience des terminaux synchronisés en mimant la console de l’iPhone, l’iPad et l’iPod Touch.

Le carnet d’adresses

Le carnet d’adresse reprend la même présentation que celui du Macintosh. C’est tout à fait compréhensible en termes de continuité de l’expérience, et cela montre qu’Apple ne considère pas iCloud seulement comme une solution de stockage. iCloud Web est parfaitement utilisable en l’absence du terminal à synchroniser.

Le carnet d'Adresses iCloud Web

Le calendrier

Le calendrier est clairement un clone d’iCal, et la continuité de l’expérience est telle que les ingénieurs Apple sont allés jusqu’à modifier les contrôler de formulaires afin de faire oublier qu’il s’agit d’une application Web.

Le carnet d'Adresses iCloud Web

Le mailer

Que dire du mailer en dehors de sa ressemblance à Mail jusqu’à l’interface de saisie des règles de courrier au mépris des usages traditionnels du Web, ou qu’il faille ouvrir une adresse en me.com pour l’utiliser ? Le fait qu’on ne puisse pas rajouter d’adresses tierces pour l’instant vient probablement du fait que le service est en bêta.

Le mailer d'iCloud

C’est propre, net, et extrêmement policé, rien à voir, avec, au hasard, l’austérité des produits Google. En fait, il n’y a aucune différence d’expérience utilisateur entre les applications installées sur les terminaux Apple, et celles d’iCloud. Cela passe même par l’ouverture de fenêtres modales pour configurer les composants applicatifs exactement comme sur Macintosh au lieu d’utiliser une page de settings à part comme cela se fait plus traditionnellement sur le Web. Cela passe enfin par l’ouverture de l’interface de rédaction d’un mail dans une nouvelle fenêtre du navigateur.

Le mimétisme entre les applications Macintosh et iCloud Web est tel qu’il va clairement au delà du simple souhait de continuité de l’expérience utilisateur (nooooon, sans déconner ? (à prononcer avé l’acceng cong)).

Apple ne veut pas tuer le desktop

Apple ne veut pas tuer le desktop. En fait, Apple ne veut pas tuer les applications natives. On ne coupe pas une branche sur laquelle on est assis, surtout une branche pareille. D’abord parce que les applications et les contenus font partie de son modèle de revenu, et en deviendront une part non négligeable avec le temps. Ensuite parce que ce serait aller à l’encontre de sa nature profonde.

Apple va au contraire probablement continuer à faire converger son système d’exploitation pour Macintosh et celui de ses terminaux mobiles. En étant clairement destiné aux terminaux tactiles, Lion est un premier pas dans cette direction, même si je crois qu’il arrive beaucoup trop tôt au regard du matériel disponible.

C’est pour cela, et probablement par mépris pour la culture du Web, que les applications iCloud sont aussi proches de celles des terminaux Apple. Le but n’est pas de convertir les gens aux applications Web, bien au contraire. Le but d’iCloud Web est de les conforter dans leurs habitudes d’usage.

Entre août 2003 et décembre 2004, j’ai participé à l’une des missions les plus excitantes de ma carrière : porter sur le Web le logiciel clients d’EDF, une application Desktop utilisée pour gérer au quotidien plus de 50 millions de contrats électricité et gaz, avec une contrainte d’iso fonctionnalité de 99.9%. En termes de conduite du changement, c’est probablement ce qu’il fallait faire. Mais en termes d’expérience…

Pour bien vous faire comprendre à quel point c’était absurde, je vais vous raconter une petite histoire qui m’a profondément marqué. Un des écrans de l’application comportait un menus déroulant, dont le changement de sélection repeuplait une liste d’une soixantaine de valeurs (en l’occurrence la liste des options proposées avec les contrats électricité et gaz). Rien de bien extraordinaire, même si à l’époque AJAX n’était pas encore un terme à la mode.

Alors que j’avais le focus sur ce menu, j’ai fait l’erreur de faire tourner la molette de ma souris, faisant défiler une trentaine de valeurs du menu, lançant tout autant de requêtes AJAX, et faisant tomber le serveur d’application Java et obligeant à rebooter l’énorme SUN sur laquelle il tournait. Sur un logiciel, cela n’aurait pas posé de problèmes, mais sur une application Web, c’était catastrophique.

Les centres d’appel ne disposant pas d’une souris à molette, le bug n’a jamais été corrigé, fin de l’incident.

La leçon que j’ai tirée de cette leçon est simple : pour développer l’usage des applications Web, il ne faut pas singer l’existant mais l’adapter.

Malgré les progrès du Javascript et l’arrivée d’HTML5, l’expérience du navigateur n’est pas celle d’une application native. Le navigateur reste un carcan, une fenêtre avec laquelle il faut compter, et qui n’est pas prêt de disparaitre même si certains l’appellent de tous leurs voeux.

Et mimer les applications natives jusqu’aux toolkits de rendus ne fera pas disparaitre le complexe d’appropriation, celui qui me donne le sentiment de posséder l’application installée sur mon terminal, et ce même s’il ne s’agit que d’une fenêtre faisant appel à des pages Web.

La troisième voie, celle des Applications Internet Riches en dehors du navigateur, basées sur Flex ou Silverlight, n’a connu qu’un succès mitigé. On pourra spéculer pendant des heures sur le fait qu’il faille installer l’interpréteur pour les faire tourner ou sur les performances catastrophiques qu’elles produisent, la raison de leur échec en dehors navigateur – et c’est tant mieux – vient peut-être simplement de leur non intégration sur le système sur lequel elles sont installées. Essayez Tweetdeck pour voir, je suis certain que vous comprendrez ce que je veux dire.

L’enjeu d’iCloud n’est donc pas de tuer les applications desktop, il faut donc aller le chercher ailleurs.

Un enjeu majeur : l’ubiquité

L’enjeux d’iCloud va bien au delà de savoir si oui ou non, le nouveau service d’Apple va prendre. L’enjeu d’iCloud est celui de l’ubiquité. Il ne s’agit pas de nous trouver physiquement à plusieurs endroits à la fois, ni d’être omniprésents, mais de faire tomber la contingence du lieu.

Quand je suis arrivé chez BNP Paribas en 2005, ils venaient de mettre en place le système Image : où que je sois dans le monde, mon identification sur un poste de travail entrainait le montage de mon répertoire de travail, et l’installation de toutes les applications auxquelles j’avais droit. Je pouvais travailler à Paris le lundi, à Pékin le mardi, et à Sao Polo le mercredi, je retrouvais mon environnement de travail partout.

Contrairement aux apparences, je n’aurais pas vécu la même expérience avec un ordinateur portable. D’abord parce qu’avec l’ordinateur portable, j’emporte mon bureau avec moi, alors que le système Image me l’apporte où que je sois. Ensuite parce que l’absence de mon ordinateur portable me coupe de mon environnement de travail.

L’enjeu d’iCloud, c’est celui de l’ubiquité pour tout le monde, rien de moins.

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