Il y a 11 ans, quand j’ai commencé à sensibiliser mes proches aux logiciels libres, et un peu plus tard à la taxe sur la copie privée – la taxe Tasca – ou aux problèmes liés à la jurisprudence Estelle Halliday, j’ai pris mon bâton de pèlerin, et je suis allé les voir, un par un. Chaque fois, j’ai du recommencer par le début, leur expliquer ce qu’était un logiciel libre, pourquoi les logiciels propriétaires posaient problème, quels étaient les enjeux de la liberté d’expression sur Internet, ou de la liberté de copie privée. Dans le meilleur des cas, je passais pour un doux allumé et les gens m’écoutaient poliment en tentant avec plus ou moins de succès de ne pas s’endormir. Dans le pire des cas, ils ne comprenaient pas les enjeux et me prenaient pour un dangereux pirate, déjà. Un peu plus tard, il y a eu les manifestations contre les brevets logiciels, à Paris, Strasbourg, ou pendant la Linux Expo, devenue Solutions Linux, et là encore nous faisions avec les moyens du bord, c’est à dire finalement pas grand chose.

Rebelote il y a un peu plus de 5 ans, quand j’ai commencé pour la première fois à saouler mon entourage professionnel avec des concepts abscons et pourtant bien réels comme les standards du web ou l’accessibilité. La moitié de mes collègues tournaient alors avec Netscape 4.76 sous NetBSD, l’autre ne voyait pas pourquoi on développerait pour autre chose qu’Internet Explorer, et les layouts en tableaux offraient un moyen plus que séduisant d’obtenir de belles pages au carré sans qu’un pixel ne dépasse. En arrivant dans une équipe de développement agile à la BNP en mai 2006, j’avais cru tomber dans un terreau fertile, à l’écoute des bonnes pratiques du développement web. Erreur, j’y ai probablement vécu ma pire expérience au regard des bonnes pratiques, alors même que les méthodes de développement appliquées étaient révolutionnaires au regard des habitudes du secteurs bancaire. Là encore, j’ai repris mon bâton de pèlerin, histoire d’évangéliser à la machine à café, autour d’un sandwich, ou pendant les trajets du retour en métro.

On recommence en 2006, avec cette fois la sensibilisation aux DRM dans un contexte politique, économique et médiatique particulièrement tendu avec démonstration des solutions de DRM à l’Assemblée Nationale à quelques jours du vote de la loi sur la confiance dans l’économie numérique. Cette fois, l’équation est simple : si vous êtes contre les DRM, vous êtes pour le piratage. Retour du bâton de pèlerin, immolé quelque temps plus tôt sur l’autel des hackers et du militantisme pour la liberté d’expression à l’air numérique, un peu par lassitude, un peu par dégoût. Et là encore, il faut expliquer, démontrer, personne après personne que non, je ne suis pas un pirate, que non, forcer l’utilisation de DRM sur tous les logiciels et tous les contenus numériques n’est pas une bonne idée. Avant de demander à madame Michu comment elle fera le jour où la musique qu’elle a acheté sera incompatible avec sa chaîne Stéréo achetée en promo à a Blanche Porte ou sur La Redoute. Évidemment, ça ne lui dit rien, à madame Michu, trop loin, trop imprécis.

Quand je regarde les 11 ans qui viennent de passer, je fais le même constat pour chaque combat engagé, chaque cause défendue. Nous avons péché par amateurisme, face à des machines bien huilées, bien organisées, et parfaitement rodées aux techniques du lobbying. Nous n’avons jamais su atteindre le bruit et la taille critique qui nous auraient permis de passer du stade d’activiste à celui de la respectabilité. C’était souvent de notre faute, par désunion idéologique, et la scène de Life of Bryan dans laquelle de Front de Libération Populaire et le Front de Libération du Peuple se traitent de déviants a bien souvent été pour nous une réalité. Il y a également eu le manque de moyens, indispensables pour nous faire entendre, même si avec l’explosion du web, transmettre un message aux masses est devenu beaucoup plus abordable depuis quelques années. S’acheter un temps d’antenne à la télévision coûte cher. Biffer des panneaux publicitaires, placarder des affiches sauvages ou recouvrir Paris d’autocollants l’est beaucoup moins, mais au détriment de la respectabilité. Quoi que l’on puisse penser d’eux, les protestants l’ont bien compris et mis en pratique. Quelle que soit la cause à défendre, pour se faire entendre, il faut absolument industrialiser l’évangélisation.

La grande bibliothèque de Paris

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