Urban Decay

Depuis que Nietzsche a annoncé la mort de Dieu, et que celui-ci lui a opportunément rendu la monnaie de sa pièce quelques années plus tard, il est devenu de bon ton d’annoncer l’avis de décès d’un peu tout et n’importe quoi : Twitter, Johnny Halliday ou la presse écrite. Ce sensationnalisme à peu de frais fait tressauter le triple menton de la ménagère qui regarde Jean-Pierre Pernaud (Johnny), faire rigoler Darwin (une corporation qui n’a plus voulu évoluer depuis Guntemberg) et troller sur Reddit. Je vous annoncerais bien ma mort si je pouvais en tirer quelque bénéfice, mais n’étant ni Dieu, ni Nietzsche ni Johnny, je doute que cela intéresse qui que ce soit, je me permettrai donc de rester en vie quelques années de plus.

La fermeture plus ou moins programmée de Feedburner, voir à ce sujet l’excellent article de Vincent Abry, est un signe de plus de la fragilité des constructions humaines à l’heure de la société numérique, où la volatilité de l’information nous permettra peut-être, dans un salutaire élan d’Alzheimer, d’oublier que nous avons engendré la guerre de 14, les Skyblogs et Justin Bieber. Il en a toujours été ainsi, mais la surcharge d’informations à laquelle nous sommes soumis, et l’ironique fragilité autant physique que logique des systèmes d’archivages modernes – dessiner sur les murs des grottes n’était après tout pas si mal – en ont accéléré la prise de conscience.

J’ai parfaitement conscience que je m’écoute un peu parler, mais ça nous change un peu du formatage easy reading efficace que l’on trouve sur la quasi intégralité des blogs techniques ou marketing. Cela dit, je suis chez moi, il va falloir vous y faire, et si ça ne vous plait pas, rien ne vous empêche de fermer la fenêtre d’Internet Explorer 6 dans laquelle vous me lisez pour retourner regarder des vidéos sur Youporn. Fin de l’aparté.

Évidemment, la fermeture de Feedburner serait une catastrophe pour les millions d’éditeurs qui se sont volontiers attachés une chaîne au pied – moi le premier – en échange d’un nombre impressionnant de services au premier rang desquels ce fameux compteur, dont la disparition leur ferait perdre un de leurs élongateurs de kiki numérique à pompe. Preuve s’il en était encore besoin que rien n’est gratuit en ce bas monde.

Les autres grande perdants seraient toutes les fermes de contenus, vampires du Web qui ne doivent leur existence qu’à la prolixité des éditeurs à qui ils promettent une illusoire visibilité en échange de la cannibalisation de leurs contenus. Ceux là, tout comme ceux qui ont construit leur business sur l’API de Twitter me font penser à ces gens qui contractent des emprunts sur la tête de leur famille, et qui se retrouvent à devoir envoyer leurs enfants à l’usine : vivre à crédit ne dure qu’un temps, le moment de passer à la caisse arrive toujours trop tôt.

Curieusement, jusqu’ici, personne n’a parlé de RSS, alors même qu’il devrait être au coeur du débat. Je n’irai pas jusqu’à annoncer sa mort, au risque de finir en intro du prochain 13 heures de TF1 entre la mort des campagnes et la hausse des statistiques de l’alcoolisme en milieu ouvrier depuis la défaite aux élections de Philippe Poutou, et de faire surgir une horde de technostalgiques, alors même que la nouvelle génération ne verra dans le mot “syndication” que l’image d’Épinal des sandwich aux merguez de la CGT imprimées sur des reproductions de la Pravda en papier recyclé.

RSS n’est pas mort, il est tombé en désuétude. On pourra dire que c’est de faute des seuls Twitter et Facebook. Je préfère penser que c’est tout simplement parce que nous avons changé notre manière de diffuser, et donc de capter l’information.

À la grande époque des blogs, de Technorati et des agrégateurs, l’information se diffusait sous la forme de billets de blog relayés de proche en proche à grands coups de trackbacks. La conversation se tenait chez les uns et chez les autres, obligeant les forçats de la veille technologique à suivre parfois plusieurs centaines de sources dont ils devaient ensuite séparer le bon grain de l’ivraie. L’activité chronophage au possible a engendré Slashdot, Digg, Reddit, Hackers News et un paquet de clones, qui permettaient de faire remonter de manière à peu près fiables les sources les plus intéressantes.

Avec l’émergence de Twitter, la diffusion de l’information a changé à la fois sur le fond et la forme. Au lieu de s’abonner à des centaines de sites, il est devenu plus simple de suivre quelques dizaines de personnes relayant des contenus de qualité. Ce filtrage humain que le marketing toujours avide de nouveaux mots désigne sous l’angliciste “curation” a permis de diminuer un peu la surcharge d’information, au profit de la multiplication des sources, et au détriment des éditeurs, une fois de plus.

C’est, et il convient de le rappeler, que le RSS n’a jamais été une technologie grand public. Malgré de timides incursions dans les principaux navigateurs, mais surtout à destination des technophiles, l’agrégation a toujours visé les adeptes de la veille technologique, et les outils de traitement de l’information. J’en veux pour preuve la faillite successive de pratiquement tous les agrégateurs en ligne, faute de clients.

Quant à la mort programmée de Feedburner, les moins affectés seront probablement les adeptes de l’agréagateur : combien d’entre-vous s’aperçoivent qu’un des blogs auquel il est abonné a cessé d’émettre et va faire du nettoyage dans ses flux morts ?

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