À force de ventiler son identité numérique façon puzzle aux quatre coins du web, avant de croiser sites spécialisés, réseaux sociaux et verticaux dans une grande débauche de contenus pris et repris ad libitum et ad nauseam, l’avènement du lifestream, cet agrégat de toutes les miettes de votre identité numérique devenait évidente.
Certains, comme le défunt – au moins sous sa forme originale – Ziki, s’y sont essayés il y a déjà quelques années avec le peu de succès que l’on sait. On pourra attribuer cet insuccès au manque de contenus à rassembler, à une absence de conscience de son identité numérique, à des erreurs de stratégie de la société, ou tout simplement à un produit pas vraiment sexy, le débat n’est pas là. Et le récent “réveil” de Friendfeed, aussi bien que l’initiative du géant américain Skittles de transformer son site web en miroir de sa réputation en ligne au mépris des canons les plus sacrés de la communication institutionnelle montre bien que le lifestream a le vent en poupe.

En termes d’architecture de l’information, le lifestream représente, selon le point de vue, une avancée significative, ou une catastrophique régression.

Le portail, une architecture hyper hiérarchique

Au commencement était le portail, basé sur une structuration pyramidale outrancière de l’information, dans laquelle tout partait du haut – aussi bien l’accueil du site que du management, pour descendre vers le bas. Certaines implémentations les plus kafkaïennes allaient jusqu’à bannir tout lien transverse, et le fil d’Ariane y était inconnu. Il était donc impossible de remonter d’un niveau, et il fallait repartir de l’accueil pour revenir sur ses pas.

Ce système, pour aussi aberrant qu’il puisse sembler aujourd’hui, avait pourtant ses raisons d’être. D’un point de vue conceptuel, il tentait de transposer un modèle apparemment efficace dans d’autres domaines. Chaque information est à sa place, triée selon une hiérarchie catégorielle stricte, dans laquelle Milou est un représentant de la race fox terrier à poils durs, lui même héritant du chien, membre de la classe animale, appartenant aux êtres vivants… Vous me suivez toujours ?
Politiquement, on pouvait faire travailler parallèlement des services concurrents sans jamais les faire se rencontrer : Chacun chez soi, et les vaches seront bien gardées.

Milou sur un portail

Dans les faits, on avait le plus souvent une information hyper fragmentée, introuvable, inexploitable, et surtout généralement incomplète : à trop chercher l’exhaustivité, on tombait sur une armée de pages en travaux, éventuellement associées au gif animé qui a bercé d’horreur la jeunesse de bon nombre d’entre nous.

L’arrivée des blogs et des wikis ont changé pas mal de choses dans l’organisation de l’information, au point que les premiers se soient vus décliner à toutes les sauces pas forcément les plus appropriées.

Les blogs, entre timeline et étiquetage

Avec le blog, on passe dans une organisation verticale, marquée dans un premier temps par une très forte temporalité. À l’époque, la très grande majorité d’entre eux offraient une navigation calendaire explicite, qui venait compléter l’affichage en ordre chronologique inverse. À cela, il faut ajouter un classement en thématiques simples ou multiples, les catégories, ces dernières progressivement remplacées depuis 2005 par un système d’étiquetage, le tag. J’ai beaucoup écrit sur les tags à une certaine époque, si vous êtes mal à l’aise avec cette notion, je vous recommande donc la lecture de La recherche par tags, complément indissociable de la recherche sur le contenu.

Dans ce modèle d’ordonnancement, Milou devient un article de premier niveau, publié dans la catégorie animaux en 1930. Milou se voit attribuer les étiquettes chien et fox terrier à poils durs. Une visite sur la page chien permettra ensuite de remonter vers Lassie, Rintintin, Rantamplan… La navigation devient beaucoup plus simple, et croisée, tout en conservant une certaine hiérarchie. Et là encore, la transmission de l’information est purement verticale de haut en bas, bien qu’elle s’ouvre également aux réactions de la base.

Milou sur un blog

Les wikis

Le wiki se construit sur un ensemble d’éléments indépendants, avec une densité de liens internes particulièrement importante. La hiérarchie y est généralement plate, même si pas nécessairement, et n’importe quel point d’entrée permet une navigation sur l’ensemble du site. Cette absence de réel point d’entrée et de hiérarchie font partie des difficultés d’appréhension du modèle wiki, au delà du fonctionnement collaboratif.

Milou dans un wiki

Cette architecture de l’information à plat fait partie des nombreuses raisons pour lesquelles je n’aime pas les wikis. Il est quasiment impossible d’y trouver quelque chose si

  1. On ne sait pas ce que l’on cherche.
  2. On n’accepte pas une bonne dose de sérendipité.

Le lifestream

Le lifestream est l’agrégation de l’ensemble des éléments de l’identité numérique d’un individu, d’un groupe ou d’une entreprise, affichée selon une ligne chronologique, ou chronologique inverse comme cela se fait sur le modèle blog. Quant à la notion d’éléments de l’identité numérique, elle regroupe diverses définitions, mais principalement :

  • Ce que je publie sur les divers sites et réseaux sur lesquels je suis inscrit (blog, twitter, photos sur flickr…).
  • Ce que les membres de mon réseau publient sur les sites sur lesquels ils sont inscrits.
  • Ce que le web dit de moi.
  • Les trois à la fois.

Le lifestream amène 3 conséquences importantes :

  1. L’information n’a de valeur que si elle est reçue, traitée et utilisée dans un laps de temps très court après son émission. Au delà d’un laps de temps parfois très court, elle perd sa valeur – encore plus dans le cas d’une conversation – ou se noie dans le flot constant de données émis.
  2. Dans le cas d’un lifestream à double sens, par exemple celui mis en place par Skittles pour remplacer son site corporate, l’éditeur n’a plus le contrôle de l’information émise en son nom. Si c’est intéressant du point de vue expérimental, cela peut aussi s’avérer très dangereux, que ce soit légalement ou en termes d’images.
  3. Le format lifestream ne permet (à ce jour) plus de poser des filtres sur l’information. Il est toujours possible de remonter à sa source, et d’en suivre le flux particulier, par exemple votre compte Flickr, votre blog, votre Twitter… mais plus de filtrer efficacement sur des média, des thématiques… L’information arrive brute, se traite immédiatement, et on risque rapidement l’infobésité.

Mon troisième point est, volontairement, un peu biaisé. Dès lors qu’il est possible de récupérer le flux de l’information, il est possible de mettre en place des filtres. Mais les services comme Yahoo Pipes sont réservés aux spécialistes, ou en tout cas aux technophiles avertis.

Ce qui m’amène à mon dernier point, et je vous fout la paix, promis. Le lifestream, comme Twitter d’ailleurs, est un outil destiné aux geeks, parce qu’il nécessite d’appréhender des flux d’informations bruts et non des informations.

L’agence Heaven a récemment remplacé son blog par un lifestream. C’est bien joli, cela surf sur une certaine mode et fait preuve, au moins pour ses clients, d’un certain avant-gardisme, mais c’est inexploitable pour quelqu’un souhaitant se renseigner sur l’agence. Et pour cause, l’information ne se trouve pas dans le lifestream, mais bien dans la colonne de gauche, statique elle : contact, expertises, case study… tout le reste n’est que poudre aux yeux.

Les utilisateurs de Facebook s’en sont bien rendus compte, et la tentative du géant des réseaux sociaux de se transformer en lifestream a fait long feu devant la vox populi. Nous ne sommes dans l’ensemble pas faits pour digérer des flux d’informations continues, qui deviennent caduques en quelques secondes. Nous avons besoin que l’information nous arrive traitée, classée et structurée avant de nous y intéresser, et c’est très exactement ce besoin auquel Facebook s’est heurté en tentant de copier Twitter.

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