Groupe de geekettes qui s'ignorent

Si vous avez 30 ans cette année, vous n’avez pas connu le monde sans Internet. Avec 10 ans de moins, vous avez toujours vécu avec le World Wide Web, même si vos parents n’en ont sans doutes entendu parler qu’aux alentours de 1996.

L’autre jour, je regardais jouer mes 3 enfants sur l’iPad. Le premier est né après la Freebox ; le second, quelques mois après l’iPhone, et la troisième peu après l’iPad, en pleine révolution tactile. Ils n’ont pas connu cet avant et cet après, du monde des moines copistes à celui de Gutemberg.

Ces technologies ne sont pas apparues à ce moment là. Il a fallu plusieurs années, et quelques échecs retentissants, pour passer du laboratoire au supermarché. Apparu en 1969, l’ARPAnet est longtemps resté un truc d’universitaire, jusqu’à ce qu’on lui trouve une application grand public. Les premières incursions du mobile sur Internet datent au moins de 2000, et le Newton d’Apple de 1994.

J’ai passé une partie de mon primaire à hanter la salle informatique de l’école française de Jeddah. Nous apprenions le BASIC et faisions de petits programmes de révisions des conjugaisons. Ce n’était pas le bout du monde, mais en CE1, ce n’était pas si mal. Je me souviens encore de mon sentiment de l’époque : celui de la conquête d’un monde totalement nouveau, et un peu hostile à la fois.

Cet intérêt m’a poursuivi depuis. Les années passants, j’ai fini par rencontrer d’autres passionnés, au collège puis au lycée. Nous étions faciles à reconnaitre : souvent à l’écart, parlant un langage que personne d’autre ne comprenait, et ne bénéficiant des faveurs ni des filles, ni des professeurs de sport, ni des professeurs de physique qui ne comprenaient rien à ce qui leur tombait dessus.

À la fin de mes années lycée, la majorité des foyers disposait d’un ordinateur équipé de Works, Encarta, et de quelques jeux passés sous le manteau à l’heure de la récréation. Une proportion non négligeable d’entre eux avait accès à Internet avec le Kiosk Wanadoo et une adresse e-mail hébergée chez leur fournisseur d’accès. Les premiers forfaits illimités – OneTel, World Online puis AOL – apparaissaient et mes parents excédés par mes factures de téléphone avaient pris Internet par le cable dès son arrivée à Bordeaux.

La première révolution du Web était là. Nous parlions de cyber espace (merci William Gibson), de cyber culture, nous retrouvions dans des cyber cafés, et étions toujours autant en décalage avec nos petits camarades de jeu. C’est dans cette ambiance un peu folle favorisant les échanges internationaux qu’on m’a traité de “computer geek”.

Je ne reviendrai pas sur la trop fréquente confusion faite entre geek et nerd, ça n’est pas mon propos. Toujours est-il que pendant une dizaine d’années, je me suis qualifié de geek, et reconnu comme tel, socialement et intellectuellement parlant.

Qu’est-ce que cela signifiait ?

Cela signifiait que cette explosion technologique qui nous arrivait dessus, nous ne voulions pas être dépassée par elle, comme nos parents, ni la subir comme notre entourage.

Ces technologies n’étaient souvent pas prêtes pour le grand public, et vice versa. Elles n’avaient pas l’aspect lisse, intégré, que nous leur connaissons aujourd’hui. Elles ressemblaient à la ligne de commande UNIX, et à des composants électroniques plus qu’au dernier iMac. Elles étaient brut, et sauvages. Elles avaient besoin d’être apprivoisées, domptées. Et c’est ce que nous faisions, jour après jour, nuit après nuit.

Nous nous trouvions alors face à une falaise sans fin dont nous escaladions avidement chaque centimètre à la recherche de la prise suivante, malgré le manque de ressources, le manque de documentation. Parfois, l’un d’entre nous s’arrêtait et quittait la cordée pour quelques jours, quelques mois, définitivement, parce qu’il considérait avoir trouvé ce qu’il cherchait, ou que, lassé, il avait décidé de rentrer dans le rang. Quand je regarde derrière moi, j’ai l’impression d’avoir fait ça toute ma vie.

Ce terme de geek avait quelque chose de péjoratif. Il était associé à l’informaticien gras, mal rasé, portant de vieux t-shirts noirs et ne sortant de chez lui que pour trainer dans les conventions Star Trek. Il impliquait souvent une absence de vie sociale hors du réseau, et des heures passées à étudier des sujets abscons, ou à essayer de faire marcher quelque chose qui ne fonctionnait pas, par passion, et pour le plaisir.

Puis une nouvelle génération est arrivée, la fameuse génération Y. Elle a découvert ce mot et se l’est approprié, lui faisant au passage perdre tout son sens. Pour la génération actuelle, un geek c’est quelqu’un qui passe sa vie sur Facebook, ou ses nuits sur BBM et World Of Warcraft.

Contrairement à la nôtre, cette génération n’a pas connu un avant et un après l’arrivée d’Internet dans les foyers. Elle a toujours connu le téléphone mobile comme un object grand public. Contrairement à la mienne, cette génération n’utilise plus la technologie, elle vit dans la technologie, dans un univers ultra connecté où la moindre parcelle de savoir humain se trouve au bout des doigts, et où les australiens sont souvent plus proches que sa propre famille.

Cette génération se qualifie de geek pour marquer une rupture avec celle de ses parents. Elle oppose une génération qui a connu un avant et un après à une génération qui a toujours baigné dedans, en se focalisant sur leur maîtrise innée et leur utilisation massive des technologies de l’information.

Cette génération est une génération de transition dans mon monde qui arrive à la limite de la singularité – et je pense que la génération de nos parents et de nos grands-parents le vivent comme tel – entre ceux qui ont connu l’avant et les autres.

Parce qu’elle a toujours vécu avec cette technologie, cette génération n’a jamais eu besoin de la comprendre.

Alors s’il vous plait, ne m’appelez plus jamais “geek”.

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