Mes Nikon argentiques

Il y a un quelques jours, j’ai décidé d’arrêter la photo “sur commande”.

Il y a huit ans, j’ai investi dans un réflexe numérique et des optiques de qualité. Depuis huit ans, on m’a demandé de couvrir des réunions de famille, des mariages, des réceptions, des anniversaires, j’en passe et des pires, le tout gratuitement, ça va de soi. Pendant sept ans, j’ai accepté, un peu parce que je suis trop gentil, un peu parce que j’en avais marre de m’engueuler avec des gens incapables de comprendre qu’investir dans plusieurs milliers d’euros de matériel me donnait le droit de ne pas avoir envie de faire de la photo ce jour là. Ou plus exactement de prendre des photos, ce qui est fondamentalement différent.

Savoir cadrer correctement, déclencher sans avoir l’air parkinsonien et avoir du matériel correct sont deux crimes suffisamment ignobles pour vous rendre taillable et corvéable à merci ad vitam eternam.

Le jour où on vous demande de couvrir le mariage du petit cousin Kevin gratuitement, jetez-vous avec une pierre au cou du haut du pont d’Aquitaine : vous entrez dans une spirale sans fin à côté de laquelle le supplice de Sisyphe est une douce plaisanterie.

Si vous pensez que c’est un bon tremplin, un premier portfolio pour arrondir par la suite vos fins de mois, laissez moi vous dire que vous vous mettez le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Offrez-moi un coca grenadine, je vais vous raconter ce que vous allez vivre.

Avant l’événement, vous vous ferez engueuler si vous ne prenez pas contact avec les futurs mariés pour organiser une première rencontre afin de savoir comment ils voient exactement votre prestation, votre manière de faire de la photo, ce que vous devrez prendre, qui vous devrez prendre, et comment. Oubliez tout de suite votre processus créatif et tout ce qui a fait les belles photos sur lesquelles ils s’extasient depuis des années et pour lesquelles ils vous ont demandé de venir, ils n’en ont rien à faire.

Pendant l’événement, vous vous faites engueuler parce que vous n’êtes pas en train d’immortaliser le bon endroit, au bon moment, sans que personne ne vous en ait parlé avant.

Pendant l’événement, durant lequel vous portez la double casquette d’invité et de photographe – la plus casse gueule si vous voulez mon avis, on ne devrait jamais mélanger les genres – impossible de profiter des gens avec qui vous avez envie de discuter. Soit vos interlocuteurs surjouent dans l’espoir d’être pris en photo dans une posture cool – généralement en groupe, les mecs faisant des signes de pseudo gangs new yorkais et les filles arborant leur plus beau décolleté et leur plus beau duck face, soit ils sont gênés et cherchent à se débarrasser de vous le plus vite possible. Avoir l’étiquette “photographe officiel”, c’est pire que la crécelle de pestiféré, mais au moins on profite du buffet.

Après l’événement, vous vous faites harceler nuit et jour parce que vous n’avez pas trié, retouché et envoyé les 500 photos prises 24 heures après l’événement, voyage de retour de 600km en voiture compris.

Après avoir livré les photos, vous vous faites harceler par les gens qui vous ont demandé de couvrir l’événement parce que vous n’avez pas pris les ronds de table, le grand père, la grand mère ou le caniche nain.

Et si jamais vous refusez de couvrir l’événement, ou que vous y allez et décidez de garder les photos pour vous, vous vous ferez traiter de tous les noms, connard égoïste n’étant pas le pire.

Dans tous les cas, n’espérez pas être remercié, vous pourriez être déçu.

Tout ça, pour quelque chose que vous faites bénévolement.

Paradoxalement, je n’ai jamais eu aucun de ces problèmes avec les gens qui m’ont payé pour couvrir leur mariage. C’est même le contraire. Il semble que le travail n’a aucune valeur s’il n’est pas rémunéré, et que les gens en usent ou en abusent.

Pour moi, ça a eu une conséquence considérable : j’ai commencé à détester la photographie.

Il y a quelques années, je ne sortais jamais de chez moi sans un sac incroyablement lourd chargé de mon Nikon d700, de deux objectifs, de mon flash et de mon Macbook Pro, juste au cas où je trouverais quelque chose d’intéressant à photographier. Il y a quelques années, je pouvais parcourir Paris de long en large, de nuit comme de jour, à la recherche de la photo (presque) parfaite. Il y a quelques années, je pouvais passer mes nuits à choisir et retoucher mes photos, avant d’en ajouter quelques unes sur Flickr ou sur 500px. Il y a quelques années, j’aimais la photographie.

Aujourd’hui, mon appareil photo prend la poussière et les numéros de Chasseur d’Images encore dans leur emballage s’entassent dans un coin de ma chambre. Je ne me promène plus dans Paris à la recherche du cliché parfait, et j’ai cessé de regarder la vie comme une composition photographique.

Il m’a fallu du temps pour comprendre quelque chose de fondamental : pour la (très grande) majorité des gens, la photographie n’est pas un art. C’est une boite à souvenirs, dans laquelle l’affectif prime sur le beau. Ce n’est pas mon point de vue. Quand je fais de la photo, j’essaie avant tout de créer quelque chose, un instantané de mon point de vue de la réalité.

Aujourd’hui, finie la photo “à la demande”, le souvenir à la tonne, sans beauté ni âme ; le smartphone d’entrée de gamme a autant de mega pixels que mon D700, et il fait même de la vidéo, ça suffira. À partir d’aujourd’hui, je prends mon appareil où je veux et quand je veux. À partir d’aujourd’hui, je photographie ce que je veux, publie quand je veux et si je veux. Aujourd’hui, je retourne du côté obscur de la force.

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