Microsoft pouvait-il laisser qui que ce soit mettre la main sur Skype ? Alors que la bataille de la messagerie instantanée fait rage, que les parts de MSN Messenger s’effritent sous les assauts de Facebook Chat, le rachat de Skype par Microsoft peut aussi bien passer pour un mouvement stratégique extrêmement habile que pour un geste désespéré. Je laisserai pour une fois le bénéfice du doute à Steve Ballmer : Skype est philosophiquement plus proche de Microsoft, qui a une vraie culture du logiciel, que tous les services Web qu’ils pourraient racheter, Facebook en tête.

Skype

Avant d’entrer dans le vif du sujet, tordons tout de suite le cou à des aberrations trollesques qui ne manqueront pas de survenir :

Les négociations entre Microsoft et Skype n’ont certainement pas commencé avec les rumeurs de rachat par Facebook et Google. Impossible donc de le faire passer pour une tentative désespérée de leur couper l’herbe sous le pied.

En tant qu’actionnaire minoritaire de Facebook, Microsoft ne pouvait pas ignorer l’existence de négociations avec Skype. L’annonce aurait tendance à monter que Microsoft n’envisage pas un rachat complet de Facebook.

Le report de l’entrée en bourse de Skype a autant de chances d’être lié aux négociations avec Microsoft que ces négociations ont des chances d’avoir été déclenchées par ce report. Je pencherais personnellement pour la première option, ce qui aurait par la suite déclenché l’intérêt de Google et Facebook qui auraient vu en Skype une mariée trop belle pour être délaissée.

Il y a encore quelques semaines, Skype était valorisé à 2.6 milliards de dollars. Le rachat se fait donc à 3 fois cette valorisation, ce qui est beaucoup mais en montre à la fois l’enjeu stratégique et les possibilités réelles ou supposées. En 2005, Ebay a racheté Skype et ses 50 millions d’utilisateurs pour 4.1 milliards de dollars. Six ans plus tard, Skype compte 763 millions d’utilisateurs, a étendu son modèle économique avec la publicité et se fait racheter 8,6 milliards de dollars. En 5 ans, le prix à l’utilisateur est donc passé de 82 à 11.27 dollars, avec des sources de revenus étendues et une pénétration du marché bien plus importante. Le prix de rachat peut donc sembler astronomique, mais pas aberrant.

À ce stade de l’article, je pourrais vous expliquer ce que Microsoft va faire de Skype. Je ne vais donc pas le faire, ou pratiquement pas. À la place, je vous propose de voir ce qu’il se serait passé si Skype était tombé dans l’escarcelle de Google ou de Facebook.

Dans le monde de la messagerie instantanée

Avec 500 millions d’utilisateurs de Facebook Chat revendiqués, Facebook se positionne déjà en seconde position sur le marché de la messagerie instantanée, devant le chinois QQ et ses 440 millions d’utilisateurs, et loin devant MSN et ses 300 millions d’utilisateurs (chiffres 2010) dont les parts de marché ne cessent de s’effriter.

Le rachat de Skype aurait fait de Facebook – et de loin – le numéro un mondial de la messagerie instantanée, un numéro un en pleine croissance. Skype est en effet le seul outil de messagerie instantanée uniquement basé sur un client lourd qui connaisse encore une croissance réelle. Là où les usages développés par Facebook Chat ramènent au contraire vers le navigateur, Skype est présent sur le poste de travail et fait une percée fulgurante sur les téléphones mobiles.

L’enjeu était tout aussi important pour Google, bien que leurs tentatives autour de la messagerie instantanée n’ait pour l’instant pas été couronnées de succès. Il fallait donc chercher le mobile ailleurs, par exemple dans la publicité.

Une terra incognita dans la publicité

L’ajout de publicités dans les conversations vidéos de Skype est une aubaine pour les trois forces en présence car elle représente encore une terra incognita.

Microsoft y trouve évidemment un nouveau débouché pour sa régie publicitaire Advertising tout en coupant l’herbe sous le pied du trop gourmand Google.

Facebook aurait pu, pour la première fois, sortir de ses murs tout en restant dans un environnement fermé et hyper contrôlé, une occasion en or d’étendre largement les activités de sa plate-forme publicitaire.

Les débouchés auraient été exactement les mêmes pour Google, avec à la clé peut-être un procès anti trust pour abus de position dominante sur le marché de la publicité.

Une entrée fracassante dans l’entreprise

Si l’on en croit les statistiques, la part entreprise représente 10,7% des utilisateurs de la messagerie instantanée. En me basant sur ces chiffres, Skype aurait donc près de 83 millions d’utilisateurs en entreprise, deux fois plus que Lotus qui revendique 40 millions d’utilisateurs sur Sametime.

Microsoft dispose déjà d’une solution de messagerie instantanée en entreprise, Office Communicator, mais qui ne peut être utilisée sans le Communications Server, ce qui en réserver l’acquisition aux entreprises de taille moyenne et grosse. Le rachat de Skype permet donc de toucher les TPE et PME, avec peut-être à terme une intégration dans Outlook.

En rachetant Skype, Google aurait à la fois mis un sérieux pied dans la messagerie d’entreprise, tout en étoffant sa gamme d’applications Google Apps, une situation intolérable pour Microsoft dont une grande partie des revenus vient encore de la suite Office dans son ensemble.

Un bouleversement dans la téléphonie mobile

L’acquisition de Skype par un Google déjà présent sur le marché de la téléphonie aurait probablement marqué un bouleversement dans le domaine de la téléphonie mobile, faisant virtuellement du géant de Mountain View le premier opérateur téléphonique au monde puisque Skype est disponible sur la majorité des terminaux mobiles. Entré dans le monde de la téléphonie avec Voice, Google a ensuite produit son propre téléphone, mais ne s’est pas encore déclaré opérateur mobile. Le rachat de Skype aurait permis une entrée fracassante sur les terminaux mobiles, notamment sur l’iPhone, plate-forme sur laquelle Google ne parvient pas à trouver sa place.

Plein de questions restent encore en suspens, et c’est normal, le deal n’ayant été annoncé qu’hier. On peut d’ors et déjà dire que Google est le grand perdant de cette histoire, puisque l’entreprise se voit attaquée sur tous les fronts à grands coups de milliards. Certains crient déjà (encore) au retour de la bulle Internet, j’ai plutôt l’impression que nous sommes entrés dans l’ère des consolidations.

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