Tout accommoder à la sauce sociale peut-il permettre de dissimuler derrière la dernière poudre aux yeux à la mode l’absence tangible de modèle économique comme une sauce trop poivrée cache la fadeur d’une viande de mauvaise qualité ? Travaillant depuis près de quatre ans pour un réseau social d’entreprise, la question a de quoi faire sourire, peut-être moins cependant que l’annonce de la levée de fonds de Flipboard qui peut se résumer en trois nombres : 50 millions de dollars levés, une valorisation de 200 millions de dollars, et 0 dollars de revenus.

Les magazines sociaux

Flipboard est une application récupère les informations publiées sur vos réseaux sociaux, les met en forme, les trie de manière plus ou moins fiable, et les affiche sur votre iPad sous la forme d’un magazine. On parle d’ailleurs de magazine social. Il existe plusieurs concurrents comme News Me, Zite qui se targue d’affiner ses choix à mesure que vous l’utilisez, Tweetmag, et Paperli, en version Web uniquement. On se croirait revenus en 2004 à l’époque de l’explosion des agrégateurs RSS en tout genre.

5 applications très proches pour 5 modèles pas si différents

Si l’on excepte Paper.li qui ne dispose pas (encore) de version iPad et s’est fait connaître pour avoir pollué les timeslines de ses utilisateurs à grands coups de “The daily truc de machinchouette est sorti featuring @bidule et @chose”, ces cinq applications proposent des usages et des modèles relativement proches.

Déjà abordé au début de cet article, Flipboard peut se résumer à un agrégateur de flux RSS doté d’une présentation un peu plus sympa. Pour paraphraser un vieil ami, je dirais que sa seule utilité est de permettre aux possesseurs d’iPad de faire baver ceux qui n’en ont pas (encore). Entièrement gratuit, j’ai pour l’instant du mal à lui trouver un modèle économique. L’inclusion de publicités ciblées et le passage à un modèle payant viennent immédiatement à l’esprit, mais contrairement à Instapaper qui a toujours proposé deux versions de son application, je ne suis pas certain que les utilisateurs de Flipboard soient prêts à renoncer à un modèle gratuit, voire à la pollution de leur magazine fait maison par des réclames pour des épilateurs bioniques.

News.me se décline en deux versions, iPad et newsletter. Gratuit au téléchargement, il nécessite cependant un abonnement afin de financer les contenus payants proposés. Celui-ci se décline à la semaine (0,99 $) et à l’année (34,99 $). C’est peut-être sa grande force : proposer des contenus que vous ne trouverez pas ailleurs à moins de vous y abonner. L’application et la newsletter sont les supports d’un service qui pourrait s’avérer rentable le jour où les principales difficultés techniques seront résolues.

Paper.li n’est aujourd’hui disponible que sur le Web, et c’est sa plus grande faiblesse. Même si cela devrait changer dans les années à venir, les applications embarquant une page Web ont encore le vent en poupe et sont bien plus populaires que les versions mobiles / tablettes de ces mêmes pages. Le fait d’installer une application entraine chez l’utilisateur un effet d’appropriation sans commune mesure avec ce que l’on ressent face à un site Web. Paper.li est gratuit et se base sur un traditionnel modèle publicitaire. Pour fonctionner, ce modèle doit drainer du trafic sur le site, ce qui semble justifier le spam dont ses utilisateurs nous gratifient quotidiennement. C’est d’ailleurs là le plus grand problème de Paper.li : le postulat selon lequel les contenus tweetés par les amis de mes amis puisse intéresser mes amis est faux. Bastien Quelen et moi nous sommes bien plantés à ce sujet quand nous avons lancé Twitmark il y a deux ans, j’y reviendrai dans un autre article de manière plus détaillée.

Tweetmag est lui aussi un agrégateur à la présentation améliorée. Je ne m’étendrai pas dessus n’ayant pas eu envie de payer 4,99 $ pour le tester. Le modèle de vente en one shot est très audacieux, pour ne pas dire suicidaire. D’une part l’application est quasiment inconnue, seul Flipboard faisant régulièrement parler de lui, et c’est vrai que l’expérience utilisateur en est assez fantastique. D’autre part, parce que le modèle de vente en one shot ne permet pas un revenu récurrent, ce dernier se limitant finalement à la taille du marché, lequel n’est pas si étendu qu’on peut le croire, j’y reviendrai un peu plus tard.

Zite, enfin, propose également un agrégateur qui se prétend intelligent, gratuit et sans modèle de revenus affiché.

Application Prix Support Business Model
Flipboard Gratuit iPad Aucun
News.me 0,99 $ / semaine, 34,99 $ / an iPad, newsletter Abonnement
Paperli Gratuit Web Publicité
Tweetmag 4,99 $ iPad Vente de l’application
Zite Gratuit iPad Aucun

Lacurationautomatique pour le grand public, un postulat de départ erroné

Le plus gros problème des magazines sociaux ne vient pourtant pas de la fragilité – voire de l’absence – de leur modèle économique, mais du fait qu’ils ont mal interprété le dernier gros mot à la mode : la curation. Je m’étais promis de ne jamais prononcer ce terme, j’ai craqué.

La curation est un terme anglo-saxon qu’il ne faut pas confondre avec son faux ami français curateur. La curation est le fait d’agréger des sources d’informations multiples afin d’en tirer les contenus pertinents, d’en faire la synthèse, et éventuellement d’y ajouter de la valeur. C’est une discipline qui demande à la fois discernement, esprit de synthèse et culture générale.

Lacurationtelle que pratiquée par les magazines sociaux consiste à rassembler les informations venant des sources auxquelles l’utilisateur est abonné, en les organisant de manière thématique, à l’aide d’une analyse lexicale, et probablement aussi d’un thesaurus des sources citées, ce qui leur permet de se qualifier – à tort – d’outils apprenants.

Twitmark fonctionnait selon le même principe : les liens envoyés par les gens que nous suivions étaient enrichis avec la meta description, la source, les tags et les hashtags quand ils existaient, avant d’être envoyés sur un des principaux services de bookmarking social. Le but était d’enrichir notre veille de manière automatisée en nous assurant que nous ne manquerions plus aucune ressource. Nous souhaitions également permettre aux personnes organisant leur veille autour de Twitter de trouver des ressources supplémentaires en partant du principe que ce qui intéresse les amis de mes amis a des chances de m’intéresser également. Erreur.

Quand j’étais en seconde année à Science Pipo, nous passions nos samedis matin à nous entrainer à un exercice amusant : on nous donnait un dossier de 150 pages contenant divers articles, présentations, graphiques… sur un sujet assez vaste. Nous avions 6 heures pour en tirer les informations pertinentes – certains documents étaient volontairement à côté de la plaque – le résumer en une feuille dactylographiée recto-verso en y ajoutant des informations que nous pensions judicieuses, notamment en rapport avec les dossiers importants de l’actualité. On appelait ça pudiquement “notes de synthèse”, c’était de la curation.

C’est là que les magazines sociaux – et Twitmark – se plantent complètement.

Quand je m’abonne à un magazine généraliste, je souhaite une synthèse, une analyse et un point de vue sur l’actualité et les sujets de société, pas l’agrégation brute de toutes les sources d’informations sur lesquelles se basent les journalistes et les chroniqueurs.

La curation selon Flipboard part du principe que les signaux émis par nos relations sur les réseaux sociaux sont suffisamment pertinents pour nous intéresser, donc que tout un chacun est à même de choisir ses sources d’informations. C’est vrai pour les documentalistes et pour les geeks, c’est beaucoup plus discutable pour des gens dont le métier / la passion ne les amène pas à manipuler quotidiennement une grande quantité d’informations.

Le Web est une gigantesque chambre d’échos, et le nombre de sources – souvent semblables – qui remontent pour une même information est impressionnante : entre les reprises de dépêches AFP ou communiqués de presse, les analyses hâtives et parcellaires, et le spam, 99% des informations que nous recevons sont à jeter.

Les magazines sociaux auront un intérêt le jour où ils seront capables de faire une synthèse de l’information remontée en offrant une vraie valeur ajoutée, et cela passe forcément par une intervention humaine. En attendant, ils restent juste des agrégateurs RSS en plus sexy, et continuent d’alimenter les rumeurs d’une nouvelle bulle Internet.

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