En France, non seulement on a Internet, mais on a aussi des idées. Peut-être comme moi avez-vous découvert hier avec effarement la liste des projets web innovants retenus pour dotation par le ministère de l’économie, de l’industrie et de l’emploi. Si ce n’est pas le cas, je vous recommande d’aller lire ce florilège de buzzword bingo avant de revenir à cet article.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Certains de ces projets sont intéressants, d’autres, s’ils peuvent sembler ridicules – tel le Cimetière 2.0 – dénotent certainement un besoin métier, mais la grande majorité d’entre eux ne sont qu’un ridicule assemblage de buzzwords, et n’ont surtout absolument rien d’innovant. Si c’est ça le futur Google / Facebook à la française, nous ne sommes pas sortis de l’auberge. Il y a pourtant, je crois, un certain espoir, puisque cette consultation met en exergue trois problèmes majeurs de notre beau pays.

En France, il n’y a pas de financement privé de l’innovation. Dans le cas contraire, cette consultation n’aurait même pas eu lieu. Je n’arrive pas vraiment à savoir pourquoi, mais j’y vois tout de même trois causes :

  1. Une certaine frilosité après la première bulle Internet.
  2. Un certain dédain pour la chose innovante, à laquelle on préférera des valeurs plus “nobles” et plus traditionnelles – généralement plus prévisibles – comme l’art, l’or ou l’immobilier.
  3. Une tradition du bas de laine encore trop ancrée dans nos mentalités.

Le gouvernement joue le rôle normalement dévolu aux banques privées. Relancer l’investissement privé fait partie des missions du gouvernement, encore plus en période de crise. Durant la crise de 29, on a ainsi vu le recours aux grands travaux, principalement aux États-Unis, qui avait permis de relancer une machine grippée. Qui dit grands travaux dit commandes auprès d’entreprises privées, donc nécessité d’embaucher, donc relance de la consommation et d’un certain cercle vertueux économique. Ne nous leurrons pas, l’économie de guerre a également fait beaucoup pour la relance américaine, c’est certain.

Afin de relancer l’investissement privé dans l’innovation, le gouvernement avait plusieurs options, parmi lesquelles l’incitation fiscale, qui aurait permis de déduire de ses impôts des investissements dans le secteur innovant. Cela existe déjà, et aurait pu être exploité. Une méthode incitative aurait par ailleurs été beaucoup moins injuste. En choisissant de financer une cinquantaine de projets, le gouvernement a fait un choix arbitraire, et relativement injuste : celui de mettre à l’abri un certain nombre d’entre eux, tout en hypothéquant les chances de toutes les autres. Favoriser l’investissement privé aurait probablement permis à plusieurs autres entreprises ayant présenté un projet – et d’autres ne l’ayant pas encore fait – de trouver un financement.

Enfin, des gens qui doivent penser au bien de 60 millions de français ne peuvent pas s’intéresser à un truc qui concerne 5 types dans un garage. Je l’ai dit en introduction, aucun de ces projets n’est réellement innovant. Et pour cause, s’il faut, pour comprendre la récursivité, d’abord comprendre la récursivité, il en est de même pour l’innovation. La véritable innovation ne concerne, dans un premier temps, qu’un très petit nombre de personnes, les innovateurs, et leurs alter ego actifs que l’on pourrait appeler les innovacteurs. Autrement dit, pour reprendre les bonnes feuilles de Christine Albanel quand elle était à la culture, cinq types dans un garage.

Je vais te faire une confidence politique, lecteur : je suis un bon gros libéral, économiquement au moins. J’ai même eu, au siècle dernier, de fortes tendances madelinistes, et l’idée de voir l’État vouloir diriger l’innovation fait sonner en moi le tocsin de l’hérésie presque aussi fort que la présence d’un verre de coca light à coté d’un camembert fermier au lait cru. Avec ses projets non innovants, le nôtre m’a montré que je n’avais, une fois de plus, pas tort quant il s’agit de prévoir des catastrophes. Ce plan de relance a pour moi des allures de cautère sur une jambe de bois, qu’il faudra vite appliquer de nouveau dès les effets placébo du premier dissipés.

Toute cette histoire me rappelle, curieusement, la fable de La cigale et la fourmi :

« Que faisiez-vous au temps de la consultation, dit-elle à cette emprunteuse.
– Je pondais mon business plan, ne vous déplaise.
– Vous pondiez ? J’en suis fort aise. Et bien coulez maintenant.

Alea jacta est !

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