Le CV Github

Edit : article corrigé, grace à la vigilance de Renaud Chaput et de Florent Guilleux

Pas besoin de ton CV, j’ai ton Github

Au début de la semaine, David Coallier a lancé les Github Resume, un CV généré automatiquement à partir de votre activité sur la plate-forme de développement. Après les Github Pages qui permettent d’héberger un site statique, voire de le générer à partir du README de votre projet, c’était la suite logique de ce qu’on pouvait exposer à partir des données des utilisateurs.

Si l’idée n’est pas complètement mauvaise, elle m’a pourtant fait sortir de mes gonds, parce qu’elle vient appuyer une tendance chez les startups à ne plus recruter que des gens disposant d’un compte Github. Après le blog dans le Web / marketing / gestion de projets il y a quelques années, voici venu le temps du CV 2.0 de l’informaticien. Et croyez-moi, c’est une belle connerie.

Alors tu vois, le mauvais développeur, il a un compte Github, il commit un truc, paf, direct, il fait une PR. Le bon développeur, il a un compte Github, il commit un truc, bon, il fait une PR tu vois, mais… c’est un bon développeur.

Je sais de quoi je parle, parce que ça m’est arrivé, et ce ne sont pas les souvenirs les plus heureux de ma carrière : ces dix dernières années, deux sociétés m’ont embauché sur la base de ce seul blog. Le directeur de l’une d’entre-elles m’a même dit le jour de l’entretien pas besoin de m’envoyer de CV, ton CV c’est ton blog.

Les deux fois, ça s’est mal passé. À l’époque, j’ai entendu dire que mon blog était plus intelligent que moi. C’est résumer un peu vite le problème, notamment parce qu’il y a un univers entre analyser et délivrer. L’analyse exige une prise de recul sur un sujet que le travail quotidien ne permet pas toujours de prendre. Le blog est un indicateur parmi d’autres sur le candidat : capacité d’analyse, état d’esprit, point de vue, capacité à résumer, expliquer, rédiger, documenter…

Cette histoire de ton CV c’est ton Github m’agace d’autant plus qu’il y a comme un goût de déjà vu, et que je sais très bien comment ça va se terminer : les anges viendront séparer les méchants des justes et les jetteront dans la fournaise : là il y aura des pleurs et des grincements de dents. Mt. 13,50.

Circonscrire un parcours professionnel à un blog ou un compte Github est réducteur, et dangereux pour l’entreprise qui le fait.

Jeter un oeil sur le compte Github d’une personne qu’on envisage de recruter n’est pourtant pas inutile, et de plus en plus de recruteurs spécialisés le font. On y apprend en effet un certain nombre de choses utiles :

Il permet de savoir que cette personne contribue à des projets open source en dehors de ses heures de bureau, qu’elle se tient au courant des évolutions technologiques de son métier, et qu’elle ne raccroche pas sa casquette d’informaticien une fois franchi le seuil de l’entreprise. Dans un univers qui évolue très vite – si l’on excepte les centaines de millions de lignes de COBOL encore maintenues – c’est un indicateur d’apprentissage continu.

Il permet de voir comment il va résoudre des problèmes plus ou moins complexes, quelle importance il donne à la sécurité et aux performances, voire à la documentation. Pour les profils sénior, cela peut même permettre de s’affranchir du fameux test technique.

Pour les contributions – validées – à d’autres projets, il permet de voir comment il entre dans du code développé par quelqu’un d’autre, et comment il s’adapte aux exigences de ces projets, quand ils en ont : coding style, couverture de tests, documentation etc.

Le problème, ce n’est pas ce que dit le dépôt Github, mais plutôt ce qu’il ne dit pas.

Il ne dit pas comment son propriétaire s’adapte au travail en équipe, et même au travail en entreprise. Si certains projets open source disposent d’équipes conséquentes, ils sont pourtant différent du travail en entreprise.

Il ne dit pas comment son propriétaire s’adapte à la vie en entreprise : travail à heures à peu près fixes, 5 jours sur 7, présence en même temps que ses collègues, astreinte à quelques règles de savoir vivre, relation à l’autorité etc.

Il ne dit pas comment son propriétaire se comporte – et code – les jours où il n’est pas motivé. Le monde de l’open source a ceci de formidable qu’on y contribue un peu quand on en a envie. Si ça me saoule de pusher du code sur Publify pendant quelques mois, ma boite ne va pas couler pour autant, et ça ne m’empêchera pas de manger. Une entreprise ne peut pas se permettre d’embaucher quelqu’un qui dépote trois jours par mois et joue à Minecraft le reste du temps.

Le CV Github limite l’expérience professionnelle de son propriétaire à ce qu’il fait en dehors du boulot, un comble quand on y pense. Il ne dit pas pour qui il a travaillé, sur quelles problématiques il a planché, avec quels outils, quels défis il a eu à relever et comment il s’en est sorti. Il omet certains indicateurs, comme la durée de chaque expérience, le nombre de sociétés, et d’un point de vue plus général les facteurs de stabilité professionnelle.

Il ne dit pas si son propriétaire est un gros nerd asocial qui ne sort de chez lui que pour descendre des cartons de pizza, ou s’il a des activités en dehors du boulot. Mais là encore, tout dépend de ce que l’on cherche : un ingénieur capable de résoudre des problématiques complexes de montée en charge, ou un simple pisseur de code pour faire du plugin Wordpress / Drupal / Joomla you name it.

Il me pose enfin un problème plus philosophique. La grande richesse des startups vient des équipes qu’elles constituent en rassemblant des gens de culture, d’expérience et de tempérament différents. Cette systématisation du CV Github fait courir le risque d’une uniformisation de cette population, en laissant de côté une population qualifiée, compétente, qui s’est déjà frottée aux problématiques que s’apprête à rencontrer l’entreprise. Elle empêchera des mélanges très riches entre les “techs Github” et des gens dont les startups ignoreront qu’elles ont besoin puisqu’elles ne savent même pas qu’elles existent.

La généralisation du ton Github, c’est ton CV c’est un nivellement par le bas programmé, une pensée unique qui sera catastrophique pour l’innovation (ouais, rien que ça d’abord).

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