L’avantage d’un milieu technologique en (r)évolution très rapide comme le Web, c’est que l’histoire se répète assez régulièrement sans qu’il soit nécessaire d’attendre des générations pour voir les gens faire les mêmes conneries. Quand Microsoft intégra Internet Explorer dans Windows, il tua toute innovation durant les cinq années suivantes, le temps pour Mozilla de sortir un produit suffisamment mûr et grand public. Il y eut certes des tentatives pour en contrer l’hégémonie, Opera en tête, mais l’indigence des parts de marché des navigateurs alternatifs rendent cette partie de l’histoire rien de moins qu’anecdotique.

La home de Twitter, mai 2010

Le rapprochement entre Twitter et Bit.ly relevait de la stratégie pour le premier, et de la survie pour le second. Bit.ly était loin d’être l’URL shortener le plus populaire, il disposait en revanche des meilleures fonctionnalités statistiques. Avec 60% des utilisateurs passant par l’interface Web de Twitter, il devenait le meilleur allié du suivi statistique des liens, sans toutefois tuer la concurrence, les 40% disposant de leur propre URL shortener ou laissant l’utilisateur choisir le leur. C’est la raison pour laquelle les concurrents de Bit.ly n’ont pas purement et simplement disparu du paysage.

Ayant pris beaucoup de retard dans ma veille, j’avais manqué trois nouvelles importantes pour l’écosystème Twitter : le rachat de Tweetie – un client pour iPhone très populaire – la sortie d’un client Twitter pour Android, suivie de la sortie du client Twitter officiel pour iPhone, il y a à peine quatre jours.

Les raisons du lancement de Twitter pour iPhone ne sont pas inintéressantes. D’une part, l’équipe de Twitter considère l’expérience utilisateur des clients existants insuffisante, et les gens cherchent un client officiel sur l’App Store sans parvenir à le trouver. Cette stratégie se rapproche un peu de celle d’Apple avec ses applications, et notamment de la politique de non concurrence des applications présentes par défaut sur l’iPhone : en fermant – relativement – son système, Apple s’assure en permanence de contrôler l’expérience utilisateur de ses clients. J’en avais déjà parlé à propos de l’iPad, de la sortie du Nexus One, ou du portage d’Opera Mini sur iPhone.

Ce rachat n’est pas le premier dans le monde des clients Twitter. Il est en revanche le plus significatif car Twitter change – presque sans prévenir, à croire qu’ils se passent tous le mot – certaines règles du jeu.

Depuis sa création, Twitter souffre d’un gros problème : il ne s’agit pas d’un service à valeur ajouté en tant que tel, mais d’une simple plate-forme de notifications. Des utilisateurs envoient des notifications auxquelles peuvent s’abonner d’autres utilisateurs. Tout son succès vient d’un gigantesque écosystème applicatif très diversifié. Historiquement, tout a commencé par la possibilité d’émettre les notifications publiques ou privées depuis un terminal mobile, et de les recevoir par SMS. L’ajout d’une API a permis à de très nombreuses applications de se greffer sur cette plate-forme de notifications : clients pour une utilisation plus pratique, outils statistiques, jeux, ou services complètement inutiles, donc totalement indispensables pour donner un petit côté fun à Twitter. L’interface Web, mais surtout les nombreux clients et front end mobiles ont fait très rapidement grandir la communauté d’utilisateurs. Cette communauté a généré des conversations, faisant de Twitter un outil conversationnel. Le bruit de ces conversations a généré un signal suffisamment fort pour en faire une plate-forme de veille à la fois technologique et réputationnelle pour des marques qui commencent å prendre en compte ce que l’on dit d’elles (sans rentrer dans le flan de l’influence du conversationnel Web 2.0, faut pas déconner non-plus, cf. Nestlé VS. Greenpeace, le premier se foutant visiblement comme une guigne de l’effet que la campagne du second pourrait avoir sur son chiffre d’affaire et son cours de bourse à court ou moyen terme, vous avez arrêté de manger des Kit Kat vous ? Moi oui, mais c’est juste parce que je suis au régime, fin de l’aparté).

En lançant des clients officiels, Twitter vient donc jeter un gros pavé dans la marre de cet écosystème, puisqu’il entre en concurrence directe avec ceux qui font cet écosystème. À moins d’une fermeture de l’API – une connerie monumentale qui tuerait à coup sûr le service – ce mouvement ne devrait pas affecter ses utilisateurs actuels. Twitter vise donc ses utilisateurs à venir sans qu’une stratégie de rentabilité ne soit visible à court terme. On aurait pu penser que Twitter allait utiliser Tweetie comme une manière de rentabiliser son service, le client coûtant 2.99$ sur l’App Store. Au lieu de cela, le client est devenu gratuit, ce qui exclut de facto la stratégie de monétisation.

La stratégie de Twitter en étendant son emprise sur son écosystème n’est pas claire du tout, car, en dehors d’officialiser telle ou telle application, au risque de tuer l’écosystème qui a fait sa popularité, d’autant que ces rachats ne semblent pas tournés vers la rentabilité du service. Je rajouterais que la sortie d’un client officielle la même semaine que Seesmic – qui lui est largement supérieure – était un pari pour le moins osé. Résultat : je me suis jeté sur Seesmic iPhone dès sa sortie pour lui donner la place réservée à Tweetdeck dans le deck de mon iPhone, tandis que je n’ai entendu parler de ce client officiel qu’au détour d’un flux RSS du dimanche soir. Quoi qu’il en soit, il est encore trop tôt pour trouver une quelconque cohérence dans cette stratégie de rachats / sortie de produits dérivés chez un Twitter qui peine à jouer à la fois les juges et parties.

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