Il était temps ! L’annonce plus ou moins officielle de Yahoo! de se séparer de Delicious, pionnier des services de bookmarking social, après en avoir viré toute l’équipe a fait couler pas mal d’encre numérique ces dernières vingt-quatre heures. Évidemment, ça me fait chier pour l’équipe de Delicious qui se retrouve au chômage à quelques jours de Noël, et pour la fin d’une belle histoire qui s’ancre dans celle des débuts du Web 2.0, du genre de celles que l’on raconte d’un air inspiré aux jeunes marketeux à peine pubères lors de leur stage de fin de première année d’école de commerce, les yeux levés vers les solives du plafond, tirant sur une bouffarde, et annonçant d’une voix cassée par le tabac, l’alcool et les barcamps. Tu vois, petit, le Web, c’était mieux avant.

Delicious v2

Ce n’est pas trop tôt ! Même si cela semble triste, j’aurais tendance à me réjouir de cette séparation qui signifie pour Delicious un nouveau départ qui parviendra peut-être à le remettre sur les rails.

Delicious était dans le comas depuis son rachat par Yahoo le 9 décembre 2005. Une V2 attendue plus de 2 ans avait eu à peu près autant d’effet qu’un coup de défibrillateur sur une perforation pulmonaire. La nouvelle interface n’apportait absolument rien, et le service n’a jamais su évoluer avec les usages et la technologie, restant ad vitam eternam un truc de geek confondant absence d’interface et minimalisme attendant sous respirateur artificiel que quelqu’un veuille bien le débrancher.

Quand Yahoo! rachète Delicious fin 2005, l’ancienne gloire du Web a depuis longtemps perdu sa cool attitude. L’ex startup est devenue depuis (trop) longtemps un grand groupe traditionnel, coincé entre le marteau culturel d’un management traditionnel et vieillissant et l’enclume de l’obligation de résultats envers ses actionnaires. Paradoxalement, l’entreprise de Sunnyvale semble encore être le dernier havre de paix des startups en velléités de rachat entre le couple Microsoft / AOL et un Google qui commence déjà à faire peur. Le résultat est sans appel : Yahoo! a perdu sa culture de l’innovation, et Delicious part directement moisir dans un placard, faute de modèle de rentabilité immédiate évident.

C’est justement cette rentabilité que va maintenant devoir trouver Delicious, puisque Yahoo! a décidé de s’en séparer et non de fermer le service comme on l’a d’abord cru.

Is Delicious being shut down? And should I be worried about my data?
- No, we are not shutting down Delicious. While we have determined that there is not a strategic fit at Yahoo!, we believe there is a ideal home for Delicious outside of the company where it can be resourced to the level where it can be competitive.

What is Yahoo! going to do with Delicious?
- We’re actively thinking about the future of Delicious and we believe there is a home outside the company that would make more sense for the service and our users. We’re in the process of exploring a variety of options and talking to companies right now. And we’ll share our plans with you as soon as we can.

Je reprends ici une série de notes que j’avais commencé à compiler il y a un an pour un article qui aurait du s’intituler Quel Avenir Pour Le Bookmarking Social, et que je n’ai finalement jamais publié.

On touche là aux limites du bookmarking social : en surfant sur la vague du Web social, du User Generated Content et de la sacro-sainte soi-disant intelligence collective, on a voulu faire entrer une discipline de spécialiste demandant à la fois une très grande rigueur et esprit de synthèse dans le giron des activités grand public. Difficile, donc, de trouver un modèle économique dans le seul partage communautaire de ressources. Ce n’est pas un hasard si Diigo s’est dès le début tourné vers le monde de l’enseignement en rajoutant des fonctionnalités d’annotation de documents, puis de partage en groupe restreint. Le bookmarking social a bien plus d’avenir quand les collections sont gérées par de petits groupes de personnes disposant d’une discipline de travail commune que par une masse d’utilisateurs comptant sur la sérendipité.

Il reste que ces fonctionnalités manquent encore à Delicious, et que le repreneur – pourquoi pas un Diigo ? – rachètera plus la base d’utilisateurs et de bookmarks existant qu’une entreprise dont le but est de gagner de l’argent. Mais c’est aussi une superbe chance offerte à Delicious de repartir du bon pied et redevenir le creuset d’innovation qu’il a été. En espérant que le service trouve un repreneur, et qu’il ne soit pas trop tard.

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